En 1996, j'ai eu la chance  de passer la dernière semaine du mois d'Août à Munich. Avant de partir, je  connaissais les jours et heures d'ouverture des musées de poupées, et bien sûr l'horaire des trains pour Donauwörth, la ville de Käthe KRUSE.

Ce fut ma première visite. Il faisait beau. Le paysage très vert, très fleuri, typiquement bavarois, puis la petite ville, aux impeccables maisons, roses, vertes, jaunes, semblant construites avec un "jeu de construction", offraient l'environnement idéal pour les poupées de Käthe KRUSE.



Mais avant de visiter ce ravissant Musée, rappelons qui étaient Käthe KRUSE et ses poupées :

Käthe KRUSE (1883-1968) , née à Breslau, de son nom de jeune fille Katharina "SIMON, commença sa carrière comme actrice jusqu'à sa rencontre avec Max KRUSE, artiste-sculpteur, <<le plus joli garçon de Berlin>>.
Très vite sont venus les premiers des huit enfants. Elle passa les premières années de son mariage à  Ascona (Suisse) avec ses filles Maria (Mimerle) et Sofie (Fifi).




En 1905, Mimerle voulut une poupée. Max reçut l'ordre d'en acheter une à Berlin.  Quand il vit les poupées traditionnelles avec une tête en porcelaine, il a dit :  " Non, je n'achète pas cela ! Fais-en une toi-même !  "

Mère ingénieuse, Käthe  KRUSE alla au plus simple. Elle raconte :


"J'ai pris un torchon, j'ai rempli le milieu avec du sable, j'ai fait des nœuds aux quatre coins, c'était les bras et les jambes, et dans le sens de la longueur,  j'ai ficelé une pomme de terre, c'était la tête. Avec une allumette brûlée, j'ai dessiné les yeux, la bouche et le nez."

Cette première tentative fut suivie  rapidement de beaucoup d'autres.

J. et M. CIESLIK précisent que Käthe KRUSE n'aimait pas les poupées de caoutchouc, à la mode au début du siècle, surtout à cause du sifflet métallique dont elles étaient équipées "intolérables pour les enfants".

 Fille et épouse de sculpteur, elle s'était intéressée à un buste d'enfant, œuvre de François DUQUESNOY, artiste belge (1594-1642) dit "Le Flamand", qui vécut et mourut à Rome. Auteur du Saint André de Saint Pierre de Rome et de très nombreux angelots, pour diverses églises
( on lui attribue le célèbre "Mannequen Pis" de Bruxelles)..




Une reproduction du buste d'Ascona,  celui-ci aujourd'hui  à Paris, se trouve au Musée Käthe KRUSE de Donauwörth. On peut en voir la photo dans l'encyclopédie de CIESLIK,  ( N° 1071, p.170). L'auteur  compare cette tête d'enfant aux têtes des premières poupées de Käthe KRUSE ( N° 1072, p. 170) qu'il certifie copie exacte jusques dans les mensurations.

On a écrit  que par la suite Käthe KRUSE se serait inspirée, mais beaucoup plus discrètement de Verrochio, du Titien, de Murillo. Il semble que dans la réalité, seuls les "putti" de Luca Della Robbia (Florence 1400-1482) auraient pu influencer ses "nouveaux-nés".

En 1910, sa technique semble mise au point : visage peint à la main sur mousseline, têtes et corps en tissu cousus, puis imprégnés d'un substance imperméable, bourrés d'ouate, de kapok ou de crin. Pour la première fois, Käthe KRUSE participe à  une exposition, (thème : Jouets faits à la maison) programmée pour Noël, par les grands magasins Hermann TIETZ à Berlin. En une nuit, c'est un tel succès, qu'elle ne peut envisager de faire seule  face aux commandes. Elle signe donc un contrat avec KAMMER & REINHARDT (Walterhausen). Le résultat n'est pas satisfaisant et les associés se séparent. Une autre tentative avec Hermann HEYDE de Dresde, puis avec Fischer NAUSMANN, n'aura pas plus de succès. Käthe KRUSE décide de produire seule ses poupées, quitte Berlin et installe ses ateliers à Bad Kösen. Elle les y dirigea jusqu'en 1950.


Exposition Paris 1937 Pavillon Allemand  Stand Kathe Krüse

   A droite, très beau Bébé Käthe Kruse 1930    ➞

En 1911, elle reçoit la grande médaille d'or à Florence, un premier prix à Frankfort, un autre premier prix et un diplôme d'honneur à Breslau. Mais les poupées Käthe KRUSE remportent  plus que des succès honorifiques : les commandes affluent, et pour la première fois, 150 poupées vont partir aux États-Unis, l'année suivante. La marque est déposée.(Plus tard, l'exposition de Gand, en 1923, lui décernera son grand prix).


Encouragée celle-ci développe sa production. L'actualité, nous sommes en 1914, lui inspire la fabrication de petits soldats habillés en "feld graü" avec casque à pointe. Puis, de petites poupées et des mannequins grandeur nature pour vitrines de magasins. Les enfants travaillent avec leur mère et font des ateliers Käthe KRUSE une affaire de famille.

Le département "petits soldats" (Hauteur 11 cm., prix 2 DM) s'étend aux armées étrangères, amies ou ennemies : Anglais, Autrichiens, Belges, coloniaux, Français, Russes, Serbes......etc. Des poupées de 43 cm. seront habillées en officiers allemand
Toujours opposée à la raideur de la porcelaine, Käthe KRUSE recherche de plus en plus la souplesse pour sa production. Elle invente  des squelettes flexibles ( Des centaines de petites poupées présentaient ainsi toutes les positions 
pouvaient  prendre ses poupées ), et qui donne à toutes ses créations leur caractère définitif


Elles seront indestructibles, lavables, molles, faites à la main et marquées sous le pied gauche du tampon -signature "Käthe Kruse" et d'un numéro de série. Une étiquette KK dans une étoile est fixée autour du cou. 

Le succès génère l'imitation et une nombreuse concurrence. Käthe KRUSE en vient à bout par sa qualité inimitable ou par des procès qu'elle gagne toujours.

Se souvenant sans doute des enfants de Luca Della ROBBIA, elle a envie de créer une poupée tendre;  mesurant 33 cm, le squelette souple enrobé de coton, le corps recouvert de jersey, elle sera aussi belle nue qu'habillée.

 Elle prend dans les bras de la fillette des "poses naturelles" de vrai bébé. Elle a pour but de développer l'instinct maternel inné chez les petites filles. Un autre bébé, appelé Bambino, de 25 cm, un peu plus âgé, sera livré dans une boit transformable en berceau, en 1923... Elle prend dans les bras de la fillette des "poses naturelles" de vrai bébé. Elle a pour but de développer l'instinct maternel inné chez les petites filles.

Un autre bébé, appelé Bambino, de 25 cm, un peu plus âgé, sera livré dans une boite transformable en berceau, en 1923.

Cette même année, lors d'une naissance, le médecin-accoucheur lance une boutade à Käthe KRUSE : "Pourquoi ne feriez-vous pas un " vrai bébé " ? " Défi relevé : la même année apparaît le premier poupon nouveau-né. 

Très réaliste, il mesure 53 cm., pèse le poids d'un vrai bébé, existe avec les yeux ouverts ou fermés, possède un anus et un nombril et sa mollesse lui permet toutes les poses alanguies de son modèle.La même année, les ateliers Käthe KRUSE proposent  du mobilier et des vêtements de poupées. La fabrication des mannequins de vitrine  se développe et ils ressemblent bien souvent à la jeune génération (adultes déjà) de la famille KRUSE.

En 1929, apparaît "l'enfant allemand" (Das deutsche Kind) inspiré par le petit-fils de Käthe KRUSE ( le fils de son fils Friedebald ), âgé de 4 ans. Il semble être le premier à posséder une perruque "à peigner", existe en deux tailles : 35 cm et 53 cm, et en divers modèles.

Mais la crise arrive et les poupées chères se vendent moins bien. Käthe KRUSE s'adapte et produit une série meilleur marché, aux articulations toujours souples, mais plus petites (25 cm.) et habillées plus simplement.

Pour des magasins spécialisés, elle crée des mannequins d'enfant ( 2 ans 1/2 )

Toujours à l'affût de l'actualité, après les petits soldats "feld graü", elle va fabriquer des "Hitler Jungen", de tailles petite et moyenne.

Je n'en ai vu qu'au Musée de Donauwörth, alors que Sotheby's et Christies proposent souvent à Londres et à New-York des "Ballila" (Jeunesse Fasciste) de Lenci.

D'innombrables poupées, toujours faites à  la main, partent de Bad Kösen à travers le monde. Mais les conséquences  de la seconde Guerre Mondiale atteignirent aussi cette petite ville.






Bombardés, les ateliers furent reconstruits. Cependant, deux fils de Käthe KRUSE, Max et Michaël, établirent de nouveaux ateliers à
Donauwörth en 1947 et 1949.Depuis lors, tout s'y regroupa et s'y agrandit. Aujourd'hui, la firme y est si importante que la ville s'appelle Donauwörth-Käthe Kruse.

En 1956,  cette vieille dame quitte Donauwörth pour Murnau où elle mourut en 1968.
Ses descendants continuent la production des poupées telles qu'elle les avait créées. 
Avec toujours un grand succès. Le catalogue annonce que pour être livrées à Noël, les commandes doivent parvenir
avant le 15 septembre. (Le secteur mannequin a été cédé en 1958).


 Le slogan est toujours " La Poupée Käthe KRUSE : un enfant pour votre enfant ". 

Il existe un club Käthe KRUSE pour collectionneurs et amateurs.







L'histoire de Käthe KRUSE  nous a bien éloignés du Musée de ses poupées. Celui-ci, ravissant, est logé dans un ancien couvent des Capucins. Les petites pièces (cellules des moines) qui se succèdent conviennent très bien aux scènes représentées. 130 poupées de 1912 à nos jours, des mannequins, des maisons de poupées, des scènes militaires. Chaque vitrine de ce Musée a un thème : la classe, la mercerie, le pique-nique, la chambre,....etc. Le mobilier est toujours très net, en bois clair, et réduit  à sa plus simple expression. Rien ne doit distraire l'attention  de la poupée qui reste le centre d'intérêt. Les plus anciennes (1911-1913) sont présentées dans des niches, les pieds dans le sable, les cailloux ou les feuilles mortes.......Clair, car il se trouve dans un jardin, net et simple, sans reconstitution d'époque, ce Musée tout en étant moderne et fonctionnel est très agréable. Une exposition temporaire de poupées de mode et le film : "Histoire de la famille, des poupées Käthe KRUSE et leur fabrication détaillée", terminent le parcours.








Dès ses premières créations, Käthe KRUSE tient à accentuer le caractère simple et réaliste de ses poupées par le choix des vêtements : Blouses paysannes ou chemises à carreaux, culottes courtes pour les petits garçons. Robes froncées ou plissées, à fleurettes, à rayures ou a pois pour les petites filles. Tissus naturels : coton ou laine uniquement.

Écoliers, écolières, garçons ou filles, les poupées de Käthe KRUSE  sont toujours habillées  comme des petits allemands. Quelques  détails bavarois : boutons argentés, galons tyroliens, soulignent leur caractère. Mais jamais de folklore, ni de faute de goût.

Par souci de réalisme, tous les soldats furent habillés avec une extrême précision. Quant au nouveau-né, il était bien entendu présenté en robe de baptême et doté d'une layette.




Au magasin du Musée, on ne vend que des livres, albums, posters, catalogues et cartes postales. Un très beau magasin de jouets, situé dans la grande rue du village,  a le dépôt de toutes les productions des ateliers Käthe KRUSE.  Les poupées sont présentées depuis le début dans de jolies boites de carton, imprimées de légers dessins rouges et blancs, Selon les modèles, la taille et les vêtements, les prix varient de 200 DM à 1.200 DM. Seize modèles de mignonnettes de 6 cm., présentées  dans les mêmes boites rouges et blanches, sont très abordables. Quant aux poupées anciennes, il faut compter un minimum de 4.000 DM, mais elles sont si rares !

Quelle est la place  des poupées de Käthe KRUSE dans le monde des poupées ?
Dans les Musées et dans les salles de ventes du monde entier, elles sont appréciées et recherchées. Leur caractère naturel et souriant plaît toujours et les poupées Käthe KRUSE d'aujourd'hui  plaisent  beaucoup.

En Allemagne, comme dans les autres pays européens ou américains, on ne la trouve que dans les meilleurs magasins de jouets, souvent en exclusivité et en petit nombre. Chaque exemplaire est numéroté et "unique", dans la mesure où il est "fait main". Chaque poupée a tant de charme que cela explique le succès international de toutes les séries.




 Colette  M E R L E N

( 23 Février 1997 )

 R E T O U R

Tous droits de reproduction même
partielle, rigoureusement réservés
   ©
CopyrightFrance.com

Bibliographie


BACH   Jean Collecting German Dolls     Lyle Stuart Inc. New Jersey 1983   p. 126-170-178-179

CIESLIK   J. et M. Dolls    European Dolls 1800-1930   Ed/. Christees, Collection Guide London 1979   p.78-81

German dolls encyclopedia (1800-1930) Hobby House Press  Inc. Cumberland Maryland 1895  p. 169-170-171

RICHTER  Lydia    Puppen Album n° 3 :Käthe KRUSE Puppen  Ed. Lanterna Magica   Munich 1982  (*)

Documents du Musée Käthe KRUSE à Donauwörth. Août 1996.

Il n'existe malheureusement aucun ouvrage en français sur les poupées Käthe KRUSE.

Celui de Lydia RICHTER en allemand est remarquable.


Complétons  la liste de Madame MERLEN

NARRAT  Sylvie -Une pionnière : Käthe KRUSE, la mère de la poupée contemporaine. Article paru dans le numéro 20 au printemps 1992, du Magazine de la Maison de Poupée et de la poupée d'artistes.
On y trouve EN FRANÇAIS, une biographie assez complète et une description des principaux modèles de poupées.
"Poupées Tendresse" 9, Rue Poussin 75016 PARIS -01.45.20.90.60