“ Il était né avec une âme douce, sensible à la musique, celui-là que les levées de la marine avaient en 1806 embarqué sur le vaisseau L’INTREPIDE qui, troué de boulets, désemparé et décimé, fut, le désastre consommé, capturé par l’Anglais et retenu aux prisons de Noremencross."

Là il put mettre en valeur ses dons d'inventeur et de créateur.

Son souvenir resta vivace, puisqu' un bon  siècle après, dans la  Semaine de Suzette du 4 février 1937, vous trouvez ci-dessus et dessous une histoire en image tout à fait fantaisiste de la vie de Cruchet et bien sûr très simplifiée. Cela prouve toutefois que même en 1937, son nom ne s’était pas perdu. 




Dis, maman , qui c’était …. ?

- Je vais essayer de le faire revivre pour toi, ma petite Anne-Clotilde. Je ne l’ai pas connu, bien sûr, mais un écrivain spécialiste du jouet et de la poupée, Henri Nicolle, l’a vu au travail à la fin de sa vie, a entendu le récit de ses mésaventures, et nous les a racontées dans un petit livre qui date de 1868 et qu’on ne trouve plus maintenant.

- Mais maman, en quoi ce marin  nous intéresse-t-il?

- En ce que parmi tous ses talents il avait eu celui de créer des automates à musique et des poupées articulées – on disait alors des “ poupées vivantes ” -  à une époque où la plupart des poupées étaient encore raides et engoncées.





Marin, musicien, mécanicien, poupetier, Noël Gabriel Marie CRUCHET est né en 1785 à Cherbourg; fils de marin, bien entendu.
Né un 25 Décembre, il devait bien sûr être prénommé Noël, mais il se faisait paraît-il appeler Emmanuel par ses parents ; Emmanuel, qui est aussi le nom de Jésus. Et quand on est né le jour de Noël, il est très doux de penser qu’on est voué à fabriquer des jouets pour les enfants.
A sa naissance il a déjà une sœur, Rose, née à l’automne précédent. Plus tard il aura un frère, aux doux prénoms de Aimable, Jude qui naîtra au printemps de 1790.
En 1785, la France est calme. Elle souffre, mais elle paraît encore calme. Pas pour longtemps, hélas. Quand commence la grande tourmente de 1789, notre personnage n’a que 4 ans.
Mais le 2 Pluviose de l’an II (Janvier 1794) il a 9 ans  et il est embarqué comme mousse sur " LE REDOUTABLE ".
Le 29 Vendémiaire an XIV (Septembre 1805), il est novice parce qu’il a 20 ans (on était alors mousse jusqu’à 16 ans, puis novice jusqu’à 20 ans) à bord de  " L’INTREPIDE ".





Quant à son frère Aimable, il est embarqué à son tour en 1802 comme mousse sur le même REDOUTABLE, ce qui va compliquer les choses pour  distinguer les deux frères.
La République a accouché du premier Empire et la France est engagée dans un match France-Angleterre dont la finale se joue à Trafalgar le 21 Octobre 1805, avec le cuisant échec que l’on sait pour nos couleurs.
Fût-il resté sur le REDOUTABLE qu’il aurait peut-être tiré le boulet qui emporta l’amiral ennemi, Nelson. Hélas, son pauvre frère, lui, a trouvé la mort sur ce navire.
D’où une erreur qui fera croire à la mort de notre héros. Un échange de correspondance entre le père des deux garçons qui est à la Martinique et la mère à Cherbourg rétablit la vérité, et notre “ bonhomme ” est encore bien vivant pour le plus grand bonheur des enfants de ce siècle finissant.
Dans la nuit de cette malheureuse bataille navale, une forte tempête obligea les Anglais à relâcher les navires capturés. Sauf quatre : perte de chance, l’INTREPIDE est de ceux-là, et voilà notre Noël Marie emmené en captivité chez les Anglais.


Comme beaucoup de marins et de prisonniers de ce temps, il occupe son inaction à bricoler. Avec ses dons de mécanicien-inventeur-musicien, il répare divers instruments de musique, ce qui lui vaut des commandes en ville et, par là, une semi-liberté et une considération naissante.
Son chef-d’œuvre de mécanicien fut sans doute, nous rapporte-t-on, un petit vaisseau de deux pouces de long qui allait faire son chemin dans le monde. Rien ne manquait ; à travers les deux bordages on distinguait même les distributions intérieures. Ce petit chef d’œuvre fut-il confisqué ou complaisamment célébré ? Toujours est-il que  le Régent lui-même voulut l’acheter. Il en offrait 30 guinées et, pour faire bon marché, la liberté de son auteur .
On sait que CRUCHET, dont la générosité deviendra légendaire et lui vaudra à la fin de sa vie l’affectueux sobriquet de “ Bonhomme Cruchet ”, refusa la transaction. Si les 30 guinées l’intéressaient modérément, il voulait que l’on étendît la mesure de libération à cinq de ses compagnons. Ce qui fut refusé.


Croyez-vous que le désastre de l’Empire et la paix de 1815 l’aient fait revenir dans sa patrie ? Non . Il paraissait se plaire en Angleterre, où on l’appelait sans doute Mister Crroutchett. Il y commençait une petite industrie de jouets mécaniques. Entre autres, paraît-il, “ la fameuse guillotine-jouet dont les Anglais firent un jouet éducatif ” , voir ci-dessous :




Et aussi cet insolent petit automate “ Le Priseur ”, une allusion à l’ogre Napoléon qui ravît ces mêmes Anglais.

Il est en congé de la marine le 30 Mai 1814. Enfin, le 12 Juin 1817 il obtient un certificat constatant qu’il a été “ rayé des matricules, ayant renoncé à la navigation ”. Il n’a pas vraiment la vocation de marin. Sa vocation et sa carrière sont ailleurs. Il est possédé par son génie de la création.
C’est bien sûr à Paris qu’il va pouvoir faire valoir ses talents et en tirer profit, secondé par sa femme. Difficile de le suivre pas à pas, dès lors; on n’a que des repères par la consultation des Registres du Commerce. On aura par contre de précieuses informations sur son travail de poupetier par les brevets d’invention qu’il prit.

Dans les premières années, il est essentiellement mécanicien en musique, et c’est par une pente assez naturelle qu’il va s’installer dans le modèle réduit, l’automate et finalement la poupée.
Et assez rapidement il acquerra ce titre de “ bonhomme ” qui indique une vénération familière . Le mot nous est soufflé par Henri Nicolle, qui dit par ailleurs : " Car ce n’est rien moins qu’une célébrité que ce Mr Cruchet, et dans les jouets, s’il vous plait, on n’en parle qu’avec une considération marquée "…et plus loin " que c’est le bon Dieu du carton animé. Le bonhomme Cruchet, monsieur, c’est le père de la patrie ". Plusieurs générations de fabricants ont, avec ses inventions, gagné des millions qu’il a dédaignés. Ce n’est pas son affaire de vendre et d’exploiter. La création nouvelle achevée, à tous il la livre ; il en tire une autre de son cerveau.






Voire. Tout de même … s’il livre ses inventions à tous, il n’en protègera pas moins la propriété de certaines par des prises de brevets.

C’est vrai que bien de ses créations ne nous sont connues que par le témoignage de Henri Nicolle. Ainsi de ce priseur déjà mentionné qui aurait été selon l’auteur le type des mouvements compliqués :  il tirait la tabatière de sa poche, l’ouvrait, la présentait en avant, la ramenait à lui, lévigeait la poudre, portait la prise à son nez, puis à petits coups secouait son jabot, fermait sa boîte, la remettait dans sa poche, et saluait de la main en inclinant la tête.

En 1850, l’idée de poupées articulées est dans l’air.
Cruchet est tenté par cette nouvelle voie de recherche. En vérité, un mannequin articulé ce n’est pas du tout nouveau. Depuis la plus haute antiquité on savait assembler deux parties du corps pour qu’elles soient mobiles entre elles. Et, avant les poupées, existaient les mannequins d’artistes capables de prendre toutes les attitudes. Mais ils étaient en bois.
Pour les poupées il fallait adapter ces assemblages à des matériaux à la fois plus réalistes et plus engageants pour la main ou la joue de l’enfant : le tissu ou la peau. Ce sont des matières souples, molles. Il fallait concevoir un squelette intérieur, avant qu’on ne trouve, plus tard, dans la porcelaine, l’élément de rigidité nécessaire.
 




Il prit plusieurs brevets

Le brevet 9.939 du 29 Mai 1850.

Une idée ambitieuse pour obtenir le vide dans les têtes de carton-pâte d'Allemagne (Un matériau que nous ne connaissons guère de nos jours); il s'agit de faire l'objet , non plus en deux pièces, face et dos, soudées,  mais en un seul moulage. Avouons que ce n'est pas très clair et pas tellement utile; passons, non sans avoir donné le joli dessin.


Le brevet 13.000 du 1er Février 1852


Il est pour nous remarquable par l’imprécision dans les motifs et l’orthographe, touchant d’ignorance appliquée.

 « C’es sujets onts la têtes mobil pouvant tourner à droite et à Gauche … Je me ser de Rotulles et D’orbites Comme étant ce que  L’anatomie nous Enseignent …… Avec ces sujets on peu optenir tutes les Pauses que l’on Désir et Les Artistes ….. C’est au moyen d’un tube en métal introduit dans Les Pieds et les Gembes que ces sujets Conservent L’équilibre le plus Aérien. »

La “ réclamation ” dit que ce sont des “ poupées mannequins hommes femmes et enfants de n’importe quelle grandeur, avec articulations (souligné, s’il vous plaît !), de n’importe quelle manière que ce soit. ”

C’est un dispositif à rotules, qu’il faudra cacher sous une petite enveloppe de peau, qui n’est pas sans intérêt pour l’époque.



Le brevet 23.825 du 18 Juin 1855

Celui-là concerne la véritable trouvaille du bonhomme, que Henri Nicolle raconte en ces termes : « Faire sortir un son quelconque d’un soufflet, c’est le pont-aux-ânes, mais obtenir deux notes successives et différentes demande un habile homme . Les faiseurs de bébés y perdaient leur latin. “ Notre père Cruchet, vint lui dire l’un d’eux, quelle fortune si nos bébés disaient PAPA et MAMAN. Nous avons beau faire, c’est PAPA ou MAMAN qu’ils appellent. Le bonhomme Cruchet répondit : “ Vous n’avez donc jamais vu jouer du cor. Adaptez un pavillon à votre soufflet, et qu’un petit ressort, comme la main du corniste, le ferme et l’ouvre tour à tour. Ouvert, vous aurez le son plein PAPA ; fermé vous l’aurez sourd MAMAN.". »

Et Henri Nicolle d’ajouter :  « Il avait déjà dans ce genre, rectifié le chant des coqs et des poules. - “ Avant que je m’en fusse mêlé, nous disait le bonhomme, qui a le mot pour rire, les misérables faisaient pondre les coqs ” »

L’auteur ne peut s’empêcher d’annoncer du même coup sa couleur politique : “  Dire que nous avons vécu notre enfance dans cette confusion ! un coq qui pond ! ! Aux yeux de nos politiques, ne serait-ce point de quoi expliquer le régime de 1830 ? ”



Vient enfin le brevet 55.092 du 2 Août 1862


Il concerne une pièce métallique qui a, dit-il, l’avantage de tenir les articulations dans un état de souplesse et de solidité (ce qui veut dire que le membre ainsi articulé prend facilement la position qu’on lui impose, et la garde). Le dessin suffira à comprendre.
Évidemment le serrage doit se relâcher à la longue ; certes on peut faire un rattrapage en resserrant la vis ; mais pour cela il faut “ dépeausser ” la poupée.

Brevet sans avenir.






Tout cela est assez touchant, mais ne fait pas vraiment date dans l’histoire de la poupée. Revenons au bonhomme.

Henri Nicolle fait très joliment remonter son talent à l’enfance, « évoquant les flûtes à deux trous que le long des haies normandes il perçait dans le sureau et les petits navires que son couteau façonnait …..»

H.Nicolle est manifestement attendri par son hôte quand il va lui rendre cette visite qu’il raconte dans son livre LES JOUETS – CE QU’IL Y A DEDANS. Il prétend que plusieurs générations de fabricants ont, avec ses inventions, gagné des millions qu’il a dédaignés. Gageons cependant que Madame Cruchet a su en retenir une partie. ( H.N. a aussi une pensée pour la.....vieille compagne qui écoutait, et à mesure que son mari parlait, son œil animé d’une tendre fierté semblait direquel homme, et c’est le mien ”).



Finalement ses brevets ne lui ont pas apporté une grande notoriété, et encore moins la fortune. Du moins sur le marché français. Mais alors, de quoi vivait-il ?
 
Henri Nicolle, une fois de plus, nous donne la réponse dans ce récit de sa visite.

« Comment vit-il de son art ? la question vient naturellement. Chaque année il exerce sa patience sur un petit chef d’œuvre enfantin de mécanique et le vend 1.200 à 1.500 francs. A qui ? dites-vous ? Vous ne voyez dans aucun salon ces pièces curieuses exposées, vous ne connaissez personne qui ait le goût de les acquérir. Il en est de ces automates comme des oiseaux de M. Bontems. Cela s’expédie à l’étranger, et il se trouve toujours un créole des colonies espagnoles , un planteur des Indes pour faire d’un joueur de gobelets ou d’un singe violoniste le charme de son existence.»

Voilà pourquoi aussi, aurait pu nous dire encore H.N., on ne voit jamais de poupées Cruchet chez les antiquaires ou à la Galerie de Chartres.

Comme il ne faut pas perdre de vue que notre homme est surtout fabricant d’automates, il est dit encore que le bonhomme Cruchet rêve l’oiseau volant : "  Il y a là-dedans 80.000 francs à gagner. Or considérez bien cette planchette, ces fils enroulés, ces ressorts et ces détentes, nous sommes tout près de la solution"  – le naïf rêveur a 84 ans -.

La conclusion de la visite du reporter chez l’inventeur est plus réaliste :

« O bonne Providence, il n’y a donc pas d’années qui tiennent,
et tous les âges sont donc ceux de l’illusion ! »




Ma chère Anne-Clotilde, voilà qui était ce marin inventeur. Si tu ne peux espérer avoir jamais une poupée - ou tes frères un petit automate de lui, sache qu’il y aura au moins toujours quelque part un Père Noël Cruchet pour les enfants de tous âges.



Jacques et Anne-Marie POROT


SOURCES consultées :

Etat civil  1779 – 1800 – Archives municipales de Cherbourg
Registres des mousses et Registre des Novices – 4P6/99 – Archives de la Marine – Cherbourg
Annuaires du Commerce – Paris – 1835  – 1877
Liste électorale – Paris – 1867
Brevets – INPI – Paris

Les JOUETS, - CE QU’IL Y A DEDANS – Henri Nicolle - 1868
Les JOUJOUX – Pierre Calmettes – Paris 1924 – p.192
Les JOUETS DE FRANCE – Léo Claretie – Paris – 1920 – p.103
POUPEES ARTICULEES – J. Porot – Paris 1982 – p.42 et 43

L’Art et l’enfant – 1908
La Semaine de Suzette – 4 février 1937

POUR JOiNDRE Mme POROT   <   anne-marie.porot@wanadoo.fr  >

POST SCRIPTUM
Suite à la publication de l'article qui précède, Poupendol a reçu de Madame POROT un E-Mail,
 daté du 5 Avril 2010, dont vous nous donnons ci-dessous de larges extraits .

«..... c'était une bonne surprise, .......elle me rappelle bien des souvenirs. En particulier la recherche à Cherbourg, aux Archives de la marine, la stupéfaction de la conservatrice quand elle nous a apporté les grands livres concernant les bateaux et leurs équipages, pleins de poussière en nous précisant qu'on ne les avait pas consultés depuis  leur origine ! Quelle émotion pour nous de lire ce qu'avait écrit le capitaine il y avait plus d'un siècle relatant les batailles et les morts des marins ! Et aux archives de la Mairie, l'annonce de la mort du frère de Cruchet confondue avec Cruchet lui-même et l'étonnement de la mère recevant en même temps que l'annonce une lettre de son mari qui expliquait la méprise. Oui c'était une fameuse découverte et nous avons dû relire plusieurs fois pour comprendre ce qui c'était passé. Tout est consigné, aussi bien dans les archives de la Marine que dans l'étatcivil. Il suffit d'aller aux sources. Ce qui nous a valu un beau voyage dans le Cotentin. Ce sont de bons souvenirs, merci de les avoir retrouvés et mis en ligne avec l'ajout de la Semaine de Suzette......»
 

                                                                   POST SCRIPTUM-BIS
Le 26 Novembre 2011, la Maison Lombrail-Teicquam a mis aux enchères  " une poupée de Marie Cruchet ", accompagnée du commentaire suivant :

«..Poupée parisienne de Marie CRUCHET, tête en biscuit pressé pivotante sur collerette, bouche fermée, yeux fixes bleus en émail, corps d'origine breveté en bois recouvert de peau avec bras en métal estampé et avec mains en biscuit (un doigt accidenté main droite). H 45 cm. Habillage ancien. (circa 1865) »












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                         Tel. 01  43 97 91 29