"Le joujou est la première initiation de l'enfant à l'Art, ou plutôt c'en est pour lui la première réalisation, et, l'âge mûr venu, les réalisations perfectionnées ne donneront pas à son esprit les mêmes chaleurs,
ni les mêmes enthousiasmes, ni la même croyance."


                                                                                                    ( Ch. BAUDELAIRE. "Morale du Joujou" ,le Monde Littéraire du 17 Avril1853 )



Monsieur Jacques DAMIOT - décédé en1983 - a légué à à la ville de NEUILLY les merveilleux automates de sa superbe collection.  

Mais qui était Jacques DAMIOT ? Un collectionneur fin, subtil, passionné et généreux, dont l'éblouissante collection raisonnée est connue  et appréciée des amateurs du monde entier.

Vue du Musée de Neuilly lorsqu'il abritait encore la collection Damiot

Aussi est-ce avec  émotion, curiosité et infiniment d'intérêt que nous avons découvert les deux articles ci-après :

Dans le premier (numéro 1 de la "Semaine de Suzette" du 6 Décembre 1951),  Jacques DAMIOT nous relate sa visite de la Collection de Poupées et d'Automates chez Madame de GALÉA. Collection prestigieuse s'il en est qui se trouvait, depuis 1974, abritée au Musée National de MONACO, 17, Avenue de la Princesse Grâce, mise au rebut pour le moment il y a peu.

Ceci une des plus importantes collections du monde avec ses deux mille pièces du XVIII et  XiXème siècles, véritables chefs-d'oeuvre de miniaturisation, rassemblés  dans une superbe villa à campaniles, la Villa Sauber, située en bord de mer (  construite par Charles Garnier  architecte des opéras de Paris et de Monte-Carlo ) qu'entoure un jardin rassemblant une quarantaine  de variétés de roses.

   Jacques DAMIOT  accompagne ses filleuls Miquette et Bouzi, auxquels -semble-t-il- il a recommandé de très bien se tenir. Lisez plutôt :


Miquette et Bouzi visitent :



" Vous êtes invités à visiter le musée des poupées de Madame de Galéa, nous annonce parrain Jacques, Mais je vous préviens qu'il ne faudra pas dire un mot ,  à moins que l'on ne vous interroge, et surtout, ne toucher à rien."

Cette recommandation nous inquiète un peu. Nous sommes tentés par les poupées, bien sûr, cependant nous risquons de ne pas beaucoup nous amuser s'il est défendu de pousser une exclamation.

Aussi le jeudi suivant, lorsque parrain sonne à la grille d'un ravissant hôtel particulier, nous ne savons  pas trop quel visage  nous devons faire.

Le salon de satin blanc ne paraît pas du tout indiqué pour jouer au chemin de fer et l'arrivée de Mme de Galéa, très imposante avec ses beaux cheveux de neige, ne nous donne pas envie de désobéir à Parrain Jacques.

C'est avec empressement que nous nous levons pour  visiter le fameux musée.

Dans le jardin , caché sous les arbres, voici le domaine des poupées.

A peine entrés, nous restons muets d'émerveillement.

Sur chaque mur et jusqu'au plafond sont alignés dans de grandes vitrines des soldats de plombs de toutes les époques et dans tous les uniformes.

"- Il y en a quarante-cinq mille environ, explique Mme de Galéa. Ces soldats de bois ont servi de jouets à l'Aiglon, le fils de Napoléon Ier et, dans cette vitrine, vous voyez tous les casques et toutes les coiffures en réduction.

Ici, ce sont tous les rois et toutes les reines de France, depuis Pharamond jusqu'à Louis XVI."

Une pièce est installée comme un théâtre du XVIIIème siècle : Une cinquantaine de poupées en costumes de l'époque, regardent la scène où évoluent des comédiens. Et derrière ? Mais ce sont les coulisses ! D'autres poupées s'habillent et l'on est tout surpris de ne pas les entendre répéter leur rôle.



A l'Opéra sous Louis-Philippe

Dans une autre pièce, c'est une noce qui conduit une mariée à l'autel où un prêtre officie, entouré d'enfants de chœur.

Voici une suite d'appartements,  jardins d'hiver, salons, chambres à coucher, salles à manger. Sur la table se dresse
une appétissante pièce montée.

Tout est à la dimension des poupées, les sièges, les lits, les lustres, les candélabres, tout est aussi richement décoré avec de véritables meubles anciens.

 Dans la cuisine miniature, les cuivres étincellent, les légumes que la bonne épluche paraissent frais arrachés.
Voici maintenant une rue bordée de maisons dont les façades s'ouvrent, laissant voir des intérieurs en réduction. On aimerait être nains pour y habiter et nous songeons tous les deux que nous aurions là de quoi beaucoup nous amuser.



Il suffit maintenant de pousser une porte, pour découvrir un monde magique, où cent personnages de toutes tailles, de tous pays, se livrent à des exercices variés.

   Un noir roule des yeux blancs et distribue des cartes, une dame en crinoline joue du piano, un orchestre de vingt singes exécute dans un théâtre du XVIIIème siècle un concert dont les accords se mêlent aux sons musicaux qui s'éveillent dans tous les coins de la pièce. Un clown fait des pirouettes au sommet d'une échelle, une Hindoue charme un serpent, deux buveurs jouent aux dés sur une table de cabaret, des bateaux tanguent sur des mers démontées et Mme de Sévigné passe dans une chaise d'or, portée par deux laquais en livrées de satin.


La visite est loin d'être terminée. A l'étage supérieur, une galerie entière est consacrée aux contes de fées et aux contes de Perrault.

Le petit Chaperon Rouge est mangé par le Loup. Cendrillon perd sa pantoufle. Blanche- Neige dort dans son cercueil de cristal. Barbe-Bleue veut tuer sa femme, pendant que sœur Anne guette, non sans impatience, les cavaliers qui sauveront sa sœur.

Plus loin, voici la crèche, sous un ciel scintillant, Bethléem s'éveille pour courir adorer l'Enfant Dieu.
La Vierge, Saint Joseph, les Rois de Mages sont très grands, mais la foule qui accourt du fond de la campagne est composée de personnages dont la taille  décroît, ce qui donne une extraordinaire impression de profondeur. Deux mille personnages, pour la plupart des XVIIème et XVIIIème siècles, parés de vêtements somptueux ou pauvres, représentent toutes les classes sociales accourant vers l'Enfant divin.
Une musique invisible joue des Noëls anciens.



Il faut redescendre, non sur terre, mais au rez-de-chaussée. Après la lingerie où sont exposés les dessous des poupées, leurs chaussures, leurs chapeaux et leurs bijoux, après la grande poupée Renaissance et les poupées du XVIIIème siècle, voici le "clou" du Musée, la merveille des merveilles, la promenade des Champs-Elysées.

Sous les marronniers, des poupées plus grandes que des petites filles montrent leurs toilettes somptueuses. Des calèches à leur taille, tirées par des chevaux promènent de élégantes.

Et la visite du Musée s'achève sur cette vision.



Élégantes du second Empire, au Bois de Boulogne



        P.c.c. JACQUES DAMIOT

Dans un autre article nous retrouvons Miquette et Bouzi ......

Nos deux  jeunes amis avaient déjà et également visité la boutique d'automates de leur oncle et parrain, comme nous l'apprend  la Semaine de Suzette du 20 Octobre 1949, numéro 42, page 494. (Cet article est signé "J.D. soit les initiales de Jacques DAMIOT, dont la boutique se trouvait au 11 de la Rue Jacob, la Maison  Gautier-Languereau étant en face, au numéro 18.) :


 "Si vous êtes sages .....à la fin des vacances, vous irez voir votre oncle à Paris. "
Miquette a lâché la cane apprivoisée à laquelle elle essayait de passer un ravissant collier de perles, et, qui en profite pour  se sauver. Bouzi arrête son train électrique et tous deux  se précipitent sur les genoux de Maman qui tricote dans son fauteuil.
- Oui, mais chez l'oncle il ne faut toucher à rien, ne pas courir, ne pas crier, se tenir bien à table et surtout regarder les automates sans les approcher.
Miquette et Bouzi promettent tout et rêvent  pendant quinze jours de cet oncle redoutable qui arrive en auto, les embrassent un peu, les gronde beaucoup, les promène dans la ville, les bourre de gâteaux et de bonbons et repart très vite vers la boutique mystérieuse où il vit au milieu des poupées qui dansent, jouent de la guitare, boivent et fument  comme des grandes personnes.

                                            Quinze jours après. La rue Jacob dort dans son ombre fraîche.






                         -Regardez, les enfants .....Voilà la célèbre maison Gautier-Languereau qui édite la Semaine de Suzette .

Bouzi adore Bécassine dont il lit les aventures  à sa petite sœur. Ils sont enchantés de connaître la maison  de leur héroïne favorite.

Et juste en face, il y a la maison de l'oncle. La vitrine est à demi fermée par de grands rideaux bleus et lorsqu'on entre tout est plongé dans une demi-obscurité. A peine si l'on distingue l'oncle et son associé, le parrain de Miquette

 .
- Oh ! Miquette, c'est de là que vient ta Bleuette, et en vitrine il y a les albums de Bécassine !

Et juste en face, il y a la maison de l'oncle. La vitrine est à demi fermée par de grands rideaux bleus et lorsqu'on entre tout est plongé dans une demi-obscurité. A peine si l'on distingue l'oncle et son associé, le parrain de Miquette.





Ci-contre, le 18 de la Rue Jacob

Oncle est grand et très maigre, avec les cheveux dressés  comme une huppe; il a un peu l'air  d'un échassier; Parrain est tout rond, tout rose, tout souriant. Après les effusions de l'arrivée, Miquette qui meurt d'impatience et n'ose toucher à rien, demande à Parrain :

- Parrain, la belle poupée qui est là, est-ce qu'elle remue toute seule, dis ?

 - Tu vas voir c'est la danseuse espagnole.

Et Parrain pousse un bouton. La poupée tourne un peu sur elle-même, lève la jambe gauche, fait plusieurs battements de pied, lève le bras et secoue son tambourin garni de sequins.

Et elle agite ses longs cheveux, ferme les yeux aux grands cils pendant qu'une petite musique joue "España".
-Qu'elle est jolie ! Quelle belle robe à volants ! C'est de la vraie dentelle, dit grand'mère qui a gardé ses bons yeux.



 Bouzi ne touche pas au petit ours. Tu vas lui  faire renverser son verre. Tu vois bien qu'il y a de l'eau  dedans.
Il se lève  et il va boire ; le verre est vide maintenant, mais l'ours tient une bouteille dans l'autre patte et il remplit de nouveau son gobelet d'une belle eau claire

- Comment peut-il recommencer tant de fois ? La bouteille est si petite ! Où donc va toute cette eau qu'il boit ?

- Je vous l'expliquerai  plus tard. Si vous voulez, je vous raconterai aussi l'histoire des automates. Il y en a de très anciens, il en existait déjà chez les Égyptiens; mais comme vous êtes trop jeunes, cela ne vous intéresserait pas encore

Non, montre leur plutôt l'équilibriste, ce sera plus amusant pour eux qu'un cours technique !  Quand il seront grands, tu leur prêtera le beau livre de M. Chapuis, Le Monde des Automates.

Devant un arbre en fleurs, un fil est tendu sur deux piquets, une petite fille en robe mauve s'y tient debout, un balancier d'or entre les bras.
Elle le fait osciller, cherchant son équilibre, et tout à coup s'élance, avance un pied, puis l'autre, glisse tout au long du fil, fait des entrechats et, ô miracle ! par trois fois s'élève en l'air et retombe, puis repart en arrière saluant gentiment de la tête un petit monsieur assis sous l'arbre, qui applaudit de toutes ses forces.





Les enfants sont pétrifiés d'admiration.

Il faut, pour les tirer  de leur contemplation, que Parrain donne une cigarette à  un grand singe vêtu d'un costume Directoire. Le singe allume lui-même sa cigarette, l'élève vers sa bouche, remue les babines, aspire et rejette un flot de fumée.

C'est incroyable comme il fume vite : une vraie locomotive. Mais il ouvre et ferme des yeux dorés, si étranges, et montre de si grandes dents que Miquette, prise de peur, se met à hurler. Pour la calmer, il faut faire chanter les petits oiseaux et  mettre en marche les plus jolies musiques. D'ailleurs, il est l'heure de partir. On reviendra voir les autres. Au revoir aux parrains.

   


On reprend le train, on rentre à la maison, on ne peut même pas raconter cela à Maman : ce sera pour demain, on a trop sommeil.
Et Miquette, dans son petit lit aux rideaux de mousseline, rêve d'une étrange pièce toute bleue où les moutons dansent, où les singes fument, où l'oncle Jacques est devenu un grand héron huppé qui vole partout sans bruit et crève d'un grand coup de bec le gros ventre du parrain  Jules, qui flotte dans l'air comme un ballon.

J.D.


Nous remercions très vivement :

- Nadine HOUY, qui pour nous permettre d'égayer cet article, a retrouvé dans le numéro de Janvier 1948 de l'ILLUSTRATION, les photos ci-dessus, prises lors de l'Exposition de la Collection de Madame de GALÉA, au Musée Cognac-Jay, à l'époque 25 Boulevard des Capucines.
C'est également Nadine HOUY qui nous a communiqué le texte de la citation en exergue.


Dès que possible, Poupendol sortira un site pour vous décrire
l'extraordinaire collection que possédait  Madame de Galéa.




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 Octobre 2013
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