Ce texte est extrait du livre " Les jouets, ce qu'il y a dedans "( 1868 ), tiré à petit nombre,  pour ses amis probablement, qu'Henri Nicolle consacra à l'exposition de 1867.  Poupendol en a tiré un large extrait concernant les poupées Huret .  Un site précédent leur a, d'ailleurs,  déjà été consacré. Monsieur François Theimer, expert en poupée, avait organisé une superbe expostion sur ce sujet à l'hôtel Ambassador en novembre 2008. Il nous avait exceptionnelement autorisés à photographier ces merveilles. Tous les illustrations qui enrichissent cet article datent de cette somptueuse exposition. Profitez-en, elles sont rares et le seront encore davantage au fil du temps...




" Les poupées dites Huret, du nom de leur inventeur, ont créé une nouvelle industrie dans le commerce des poupées de luxe, et, à ce titre, elles ont leur place marquée dans l'histoire des jouets. Vous les voyez à l'Exposition, vous les aviez déjà vues au boulevard Montmartre, montrant leurs grâces enfantines à la devanture de leur propre maison. Ce sont de petites blondines, aux yeux émaillés, à la figure de porcelaine; elles sont vêtues en petite fille, à la dernière mode du jour :  robes courtes, décolletées et jambes nues, chaussées de souliers découverts ;
ou pelisses, manchons et bottes hongroises, suivant la saison.

Vienne le carnaval, portant, comme Perrette, "  Cotillon simple et souliers plats "  voire de mignons sabots avec des bas bleus,
elles sont déguisées en laitières normandes, et le bonnet de coton sur l'oreille les rend toutes friponnes.


En temps ordinaire, mademoiselle fait salon dans de beaux meubles à sa taille ; elle reçoit ses amies
 et leur offre  le thé dans un service en miniature.

Mais il faut croire que l'heure du coucher a sonné : la voilà coiffée de nuit, toute longue dans une grande chemise, à côté d'un berceau auquel rien ne manque à l'intérieur, ni l'oreiller de dentelle, ni le couvre-pied piqué, ni, à l'extérieur les rideaux de mousseline doublés de rose : " ça, nous les fermons, ces rideaux; soyez sage, mesdemoiselles, et ne réveillez pas votre petite maman ".

Chapeaux, gants, bijoux, robes et linges de corps, fauteuils, lits et literie, le trousseau pas plus que l'ameublement ne laisse à désirer ; j'aperçois même, si par hasard la jeune personne voyage, sa malle à compartiments et son sac à la main.



*



Dans la pensée de l'inventeur, qui est une femme, la poupée que tout d'abord elle livrait quasi nue, devait être habillée par l'enfant qu'on en faisait possesseur ; Mais les doigts des petites filles sont malhabiles et bientôt, obligées de leur venir en aide, les mamans qui avaient autre chose à faire, demandèrent à acheter des vêtements confectionnés. C'est alors que lingères,fourreurs, cordonniers, ébénistes, layetiers et..., tous les corps de métiers travaillèrent sur modèles à cette nouvelle industrie à laquelle la poupée Huret donnait naissance et qui créait à la fois des ouvriers spéciaux, car il est à remarquer que les couturières ordinaires, par exemple, refusaient de travailler pour les poupées.



Le métier cependant n'est pas mauvais, les femmes y gagnent de 3 à 4 francs par jour. Il s'est fondé dans les parages de la rue de Choiseul, des maisons de confections de poupées qui ont fait plusieurs fois fortune. La poupée Huret en elle-même constituait un progrès sur la poupée de peau quelle a détrônée et qui était roide en ses mouvements. La gutta-percha employée à sa fabrication permet le moulage à part de ses différentes parties, bras et jambes, qu'on assemble après, en les montant sur des noix
au moyen desquelles on obtient des articulations.
 

On sait ce que c'est que la gutta-percha, une cousine germaine du caoutchouc, qui, comme lui, coule d'une incision pratiquée à un arbre originaire de l'Inde. La meilleure gutta-percha paraît être celle de Ceylan ; ses applications à l'industrie sont nombreuses; elle n'a que l'inconvénient de venir de loin, par conséquent de coûter fort cher, et d'autant plus cher que les naturels savent faire entrer dans les blocs expédiés, de la terre et des pierres d'un certain poids. C'est assurément entendre l'exploitation du sol, et l'on voit qu'aussi loin qu'on veuille aller, il se trouve des gens pour comprendre le commerce.
 
 
Quoi qu'il en soit, le prix de la gutta-percha, qui varie de 11 à 14 fr le kilogramme, explique le prix élevé de la poupée Huret, et le chiffre de 12 à 1500 poupées, relativement restreint, de sa fabrication annuelle. Mais la poupée ainsi fabriquée a l'avantage de survivre aux accidents qui attendent les poupées en ce bas monde. Lorsque autrefois la peau recevait quelque accroc, le son s'en échappait par la blessure, petit à petit
le sujet perdait son sang, le corps devenait flasque, les membres se désossaient, c'en était fait,
et devant cet affreux dépérissement, il n'y avait pas de docteur à invoquer, il fallait pleurer son enfant ;
 le moindre choc au front encore emportait la tête et les larmes non plus n'y pouvaient rien.
 
 
Aujourd'hui, qu'est-ce que c'est qu'une tête fêlée !  Le marchand voit cela. Est-ce grave ? Il fait venir de la fabrique de l'Isle-Adam une tête nue toute semblable et l'applique à la place de l'autre. Si la chevelure de l'ancienne n'a pas reçu d'atteinte, il la plantera même sur la nouvelle, si bien que l'oeil d'une mère ne peut s'y méprendre, c'est la même fille. S'agit-il d'un bras, d'un jambe, on les remet également bien ; quelle que soit la fracture, il y a remède à tout, et cependant l'hospice de Mademoiselle Huret voit parfois des cas rares,
 témoin celui-ci dont la clinique garde le souvenir.
 




C'était l'hiver au coin d'un poële : une petite fille jugeant que sa poupée devait avoir froid aux pieds, les lui avait introduits avec sollicitude dans la bouche de chaleur. La gutta-percha fond à une certaine température. Horreur !  lorsque l'enfant voulut coucher son bébé réchauffé, le bout du pied collait au poële, et comme elle faisait effort pour le dégager, à mesure qu'elle tirait, la jambe s'allongeait. La poupée, avec des jambes d'une aune, arriva de province accompagnée d'une lettre qui contenait de longues recommandations,
 au sujet de la pauvre estropiée, et qui disait :


" J'ai tant de chagrin de m'en séparer quand elle est si malade. Mademoiselle ne la faites pas trop souffrir, et si cela doit être long, donnez-moi, je vous en prie de ses nouvelles ".


Si j'étais le moindrement moraliste, cette petite lettre rose qui traduit le doux éveil chez un enfant des sentiments maternels, me donnerait une transition naturelle pour m'élever contre les moeurs
des autres poupées de mon temps


On me les montre à cette heure, habillée en petites dames, affichant un luxe insolent de robes à traines; impertinentes, elles me regardent à travers un pince-nez, et se promènent, un petit chien sous le bras, avec des " suivez-moi jeune homme "
 accrochés au dos, dont je rougis pour elles.


Lorsque la poupée était un baby, l'enfant était sa petite mère, et les soins qu'elle lui rendait, d'après ceux qu'elle recevait, lui faisaient comme un apprentissage de son rôle future dans la société. Aujourd'hui, elle ne saurait plus être que la femme de chambre de ces belles vilaines qui pourront lui en apprendre long. Comme on dit déjà qu'il n'y a plus d'enfants, avant peut,probablement, on pourra dire qu'il n'y a plus de poupées. L'un, sans doute, est la conséquence de l'autre, et cela sans doute encore suffit
 pour m'autoriser à passer brusquement à un autre sujet.


Un mot encore cependant sur la chevelure des poupées Huret. L'astracan (orthographe originaire)  fut d'abord essayé pour les coiffer, mais il avait des épis qui y firent renoncer ; on ne pouvait d'ailleurs, à cause de la raie, couper la petite perruque que dans le milieu du dos de l'animal. Aujourd'hui, la fabrication se sert de la chèvre du Thibet. "

LOUIS NICOLLE







Voilà plein d'informations et de photos qui vous en apprendront beaucoup, sûrement, sur les célèbres poupées Huret que l'on ne comptera bientôt plus par centaines mais par dizaines, voire ……..moins ! Encore que celles qui existent fassent l'objet des plus grands soins de leurs propriétaires et se montrent assez peu, ce qui est normal, vue leur rareté, leur important trousseau et la beauté de leur fabrication.

Hélène BUGAT-PUJOL


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