L'Industrie des Jouets  1901

Léo Clarétie




Collectionneurs de poupées et jouets, vous connaissez tous Léo Clarétie, grand collectionneur fin XIXème. Érudit s'il en est, il fut aussi l'auteur de ce magnifique livre " Les Jouets " que vous possedez peut-être. Il fut aussi un journaliste fameux, connu et reconnu, dans de nombreuses revues scientifiques et littéraires de son époque. L'article ci-dessous est de lui et a paru dans la " Revue Universelle " de 1901 sous le titre de " Sciences morales et politiques ". Cet article est assez long mais vous informera en détails sur ce que fut l'Industrie du jouet en France à cette belle époque où nos jouets étaient encore magnifiques. mais aussi très chers et pas à la portée de tous. Je vous suggère de le lire tranquillement, sans vous presser mais avec intérêt. Vous y apprendrez beaucoup sur notre et  votre passion: la poupée, sa fabrication, son industrie, ainsi que celle des jouets. N'oubliez pas non plus qu'à l'époque, nous étions encore sous  le franc-or !     
  
Ce long article a été difficile à mettre en place mais il est si intéressant pour les collectionneurs que je me suis mise à la tâche et en fais un site pour Poupendol. Je dois toutefois vous signaler deux choses :

N'écrivant pas couramment l'anglais, j'ai renoncé à le traduire pour nos visiteurs étrangers qui pourront utiliser un traducteur sans problèmes. Ceux-ci commencent à être un  peu plus au point.

Ensuite, les photos en noir et blanc font partie du texte initial de Léo Clarétie. Compte tenu de la longueur de celui-ci, nous avons décidé de l'égailler avec des illustrations en couleur qui l'animent un peu et que nous avons trouvé sur Internet.

Je vous en souhaite vraiment bonne lecture, vous y découvrirez des tas de choses.

   H.Bugat-Pujol


Les joujoux ne sont pas ce qu'un vain peuple pense.
 Leur historien hollandais CATS avait fait précéder son livre de l'adage

 " SERIA NUGIS "

 Oui, il y a des choses sérieuses à dire sur ce sujet frivole.

LE JOUET AU POINT DE VUE MORAL ET SOCIAL.

Au point de vue social, la seule industrie des jouets en France fait vivre vingt-cinq mille ouvriers et ouvrières qui ne s'amusent pas tout à fait autant que leurs petits clients. Elle représente dans le chiffre total des affaires du pays un appoint annuel de 450.00000 de francs : c'est dire qu'elle n'est pas négligeable.

Au point de vue moral, on oublie toujours  que le jouet est le premier instrument éducateur de l'enfance. On peut dire à un peuple :
                                                       " Montre tes joujoux, je te dirais qui tu es ! "


Montaigne a justement observé:

"Les jeux ne sont pas jeux, mais bien les plus sérieuses actions des enfants."

Il serait facile de montrer que le jouet exerce chez l'enfant les plus précieuses facultés ; imagination, curiosité, esprit d'enquête, attachement, sentiment de la protection, de la responsabilité et aussi le goût artistique Le jouet allemands est reconnaissable a ses couleurs criardes, à ses lignes moins élégantes que celles du jouet parisien. Lisez les remarquables rapport de M. Gréard sur l'enseignement primaire, et vous comprendrez le rôle capital que tient le jouet dans la formation des jeunes générations. Voilà donc une industrie qui a charge d'âmes, qui a charge d'âmes tendres et malléables et prépare l'avenir. Elle a droit à notre attention au point de vue de l'ingéniosité, le groupe de la chambre syndicale est celui qui compte davantage jusqu'à présent, les petits fabricants n'ayant pas les moyens de satisfaire à des commandes un peu importantes.


                                                                  CENTRE DE FABRICATION

En France, où fait-on des jouets ? Presque tout se fait à Paris, et cette localisation mérite à notre industrie sa réputation d'élégance, d'esprit, de grâce et de gaieté. Il y a quelques importantes fabriques dans l'est,  à Nancy, Epinal, dans les Vosges et le Jura ( jouets en bois taillé, bijouterie de Saint-Claude ); mais le centre important, c'est Paris.
Enfin demandons-nous tout de suite, car c'est le point important, où en est notre industrie ?
Il ne faut pas pallier les difficultés et le causes de retard ou d'arrêt. Nous n'aurons que plus d'orgueil à constater qu'elles n'ont pas enrayé l'essor grandissant et le progrès de notre fabrication française.

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     DESIDERATA DE LA PROFESSION

 Quand vous interrogez les fabricants pour leur demander :
" Le commerce va-t-il   ? "
Ils ont tous la même réponse:

" Non "
pour deux raisons

Lesquelles?
"  Les tarifs douaniers et les tarifs de transport. "

DOUANES

Les tarifs douaniers ? Il est incontestable que depuis 1892, depuis que la France est cerclée d'un système protecteur, les autres nations ont fait de même à notre égard et empêchent nos articles d'entrer chez eux en se protégeant aux frontières par des droits quasi prohibitifs. Des payas comme l'Espagne, l'Italie, la Russie, les Etats-Unis nous sont fermés et pendant ce temps, ont créé chez eux des industries nouvelles qui leur permettront de se passer de nous, même si les barrières sont un jour baissées. Milan, Barcelone, Moscou, New-York sont de jeunes centres de fabrication de jouets et sont en pleine prospérité. Autant de clients perdus. Ce desiderata est commun à la bimbeloterie et à toutes les autres spécialités de l'industrie française ; le jouet n'en souffre pas seul ; il participe à un inconvénient général. Mais le mal de l'un ne guérit pas celui de l'autre.
Dans nos propres colonies, nos industriels ont pour vendeurs des commissionnaires qui sont anglais ou allemands. Au Tonkin, à Madagascar, c'est l'acheteur anglais qui tient et qui vend nos produits parisiens. Pour aller de Paris à Hanoï, nos petites poupées passent par Londres ! Notre commerce n'est pas assez entre nos mains.
Le problème de l'exportation est un des plus graves de ceux qu'il faudrait immédiatement étudier en vue de nos intérêts.



TRANSPORTS

Une autre difficulté naît pour les jouets des anomalies des tarifs de transport. Ce genre d'article offre un gros inconvénient. Il est bon marché et volumineux. Il remplit un wagon sans représenter ni beaucoup de poids ni beaucoup de valeur. Cependant on le traite comme les autres, et il en résulte des inégalités illogiques et funestes. Le jouet coûte à transporter en France plus cher, dans la proportion de 10 et 15 pour 100, qu'en Allemagne ; ce qui permet aux allemands de diminuer les prix et d'aggraver la concurrence.



AUTRES REFORMES

On ne peut que signaler les réformes désirées par la corporation, je me borne donc à le faire :  remède à apporter à l'inégalité des périodes de travail, la morte saison succédant, de janvier à juillet, à une période de presse, de hâte fébrile ; création d'une Foire de Paris analogue à la foire de Leipzig, foire d'échantillons, pour provoquer, dès les mois de mars et avril, l'exposition d'articles nouveaux, dont la fabrication occupera les premiers mois de l'année ; surveillance des fraudes à la frontière française, où les étrangers font passer sous des rubriques fictives des parties de jouets, assemblées ensuite, montées à Paris et vendues comme articles de Paris ; réduction de tarifs pour les commis voyageurs ; création de journaux français en langues étrangères pour aller solliciter l'acheteur extérieur chez lui, création d'une école professionnelle du jouet pour former de bons contremaîtres et les armer d'une instruction générale en notions d'art industriel et décoratif, d'une méthode d'invention et de travail ; création d'un musée de jouets pour garder, parer et classer les modèles plus intéressants de tout temps ; suppression des interdictions faites aux camelots vendeurs de jouets, traqués par les agents en bourgeois.




Humty Dumpty 1905 Musée des Arts Décoratifs

ARMES ET EQUIPEMENT MILITAIRE


Le premier joujou que  demandent les filles, c'est une poupée; quant aux garçons, il faut un fusil, sabre, un tambour. L'arsenal est au Marais de la Villette. Pour les sabres, fusils, panoplies, uniformes de général, c'est le grade par lequel les bambins préfèrent débuter, vous en verrez faire chez M. Chauvin, dont les ateliers occupent,l'hôtel Charlot, l'ancien hôtel du duc de Berry. Entre les lambris sculptés et les rampes de fer gorgé, des ouvriers taillent dans des peaux des guides, des carnassières; des femmes piquent des galons et des cocardes sur des képis et de harnais; des techniciens manœuvrent des machines à percer, à détourer, à couper; les découpeurs équarrissent des bûchettes qui seront crosses de fusil. Dans les magasins, devant les chevaliers miniatures, les râteliers sont garnis d'armes lilliputiennes et semblent attendre la mobilisation de l'armée des pygmées de France, la guerre et la chasse sont de tradition. Les récentes théories pacifiques et internationalistes ont provoqué une demande sur ces articles qui représentent encore 2 millions de francs d'affaires par an.



CARTONNAGE



Ne confondez pas les deux termes carton et carton pâte.

L'industrie du cartonnage consiste à présenter dans des bacs et des corbeilles coffrets et nécessaires, des menus objets simplement disposés : ménages, mercerie, parfumerie, papeterie, petits jeux divers. Dans cet ordre d'idées, l'industrie parisienne est inimitable et n'a pas de rivale. Les boites garnies à l'étranger sont lourdes et sans grâce. La petite ouvrière parisienne a dans le sang le don de disposer les petits étalages avec goût, de la garnir de glaces, de rubans, de paillettes, d'un gentil froufrou, et l'ensemble est exquis.

Les boites de couleurs, les jeux de contraction rentrent dans cette catégorie, ainsi que les " boutiques ", épiceries, loteries, services à thé. En Allemagne, on fait de boucheries et des water-closets. Ne vous disais-je point que le peuple se traduit par ses joujoux ?

Ajoutez à cette même famille les théâtres d'enfants et les guignols de chambre, dont l'industrie diminue depuis l'invention de la bicyclette et des sports. L'enfant vit davantage dehors et n'a plus de temps de monter des pièces sur un théâtre de carton. C'est un divertissement qui est d'avantage en faveur dans les pays du Nord, comme aussi les arbres et les décorations de Noël où le climat et la température sont de grands protecteurs de l'enfant et de la famille. Le soleil vide les maisons.

Le "cartonnage " fabrique ses boites, ses armatures qui sont de carton ou de bois mince. Il revendique les industries et usines auxquelles il confine : fine menuiserie, tabletterie, dominos, lotos, jacquets, damiers, jetons, masques, etc.

Il se fait par an pour 300.000 francs de théâtres et guignols, 3.300.000 francs de cartonnage, 60.000 francs de jetons ; mettez 4 millions et demi pour la rubrique entière.

Voilà pour le cartonnage, grosse industrie qui vient de se syndiquer et de se fondre en une puissante société anonyme.
C'est chose bien différente si nous passons au carton pâte.











CARTON PÂTE



Ici nous trouvons la petite fabrication, parce que ce commerce n'exige ni capitaux ni matériel important. La main d'oeuvre est tout. Du papier d'emballage  ramassé dans les sous-sols des magasins, et vendu 16 francs les 100 kilogrammes; de la colle de farine et alun ( 2 francs les 40 Kilogrammes ), un moule en pierre pour y tasser la pâte avec la mailloche ; et cela suffit pour monter, par moitié qu'on soude ensuite, des masques, des chevaux, des accessoires de cotillon, des bigophones, chevaux-jupons, poissons d'avril, charcuterie et pâtisserie de théâtre, passe-boules, quilles fantaisie.

Ces articles se fabriquent dans de modestes chambres du quartier du Temple et de Belleville ; la femme tasse et démoule, le mari soude et colorie, puis va  vendre ou livrer.

Ne le dédaignez pas car cet humble est un artiste  ; en promenant son panier d'osier par les rues, il regarde, observe, invente, note, et rentré chez lui, il réalise avec la glaise de moulage le type, la physionomie qui l'on frappé, le tourlourou, la nourrice, l'Anglais, le canasson  dont il reproduira les trais et l'expression sur ses oeuvres de carton pâte coloriées à la main têtes de carnaval, quilles en bottes ou marionnettes, et, pour les cotillons, sabres, hallebardes, casques, rondaches, sceptres, soleils, chapeaux de style, cartons de modistes directoire, papillons, miroirs, le tout orné de paillettes, faveurs, clinquants, aigrettes et étoiles d'or. Ces pauvres gens qui travaillent ainsi pour les féeries et les fantaisies saisonnières font à eux tous 600.000 francs d'affaires.


ANIMAUX ET VOITURES


Il se fait près de trois million par an de voitures et animaux dans le jouet. Il faut distinguer la voiture pour enfant, dans laquelle l'enfant prend place, et la voiture de poupée, dans laquelle la fillette assoit sa fille. Fillette et poupées ont d'ailleurs à leur disposition un choix complet d'équipages de tous genres, depuis le haquet, le camion, la brouette, le tombereau, jusqu'à la calèche, le tonneau d'arrosage et les pseudo-automobiles, sans parler des bicyclettes. Des catalogues de fabricants de véhicules pour la jeunesse pourraient passer, n'étaient les prix, pour des prospectus de grande carrosserie.
L'écurie n'est pas moins bien garnie que la remise, et on y rencontre tous les animaux de la création : chevaux, moutons crépus, chèvres, ours, éléphants. Les corps de ceux-ci sont souvent très artistiques et d'une anatomie vraie. On moule les deux moitiés qui sont soudées ensuite, puis "peaussées ", c'est-à-dire habillées de cuir de veau mort-né ou de poulain. Les crinières sont faites en poils de chèvre et les toisons en thibet ( mohair ). Quand aux animaux à poil ras, on enduit la carcasse de colle, sur laquelle l'ouvrière souffle de la poussière de drap pulvérisée - un métier mortel. L'atelier est saturé de cette poudre impalpable et malsaine qui engorge vite les poumons des travailleuses. On leur donne deux litres de lait par jour pour combattre l'empoisonnement. Elles ne résistent pas longtemps. On devrait bien trouver autre chose, par humanité.






                                         Pantin 1901


                                            Pantin 1901




INSTRUMENTS DE MUSIQUE



L'industrie des instruments de musique pour enfants faisait il y a vingt ans, 700.000 francs d'affaires. Elle en fait actuellement 2 millions. Un tel progrès est dû à l'invention du phonographe. Outre cet appareil ingénieux, certains articles sont le monopole de notre pays, les ocarinas en métal, le petit clairon courbé à treize sous, les flûtes en celluloïd " donnant la note juste ", car on ne veut pas dire de nos enfants, qu'ils entrent dans la vie sur une fausse note.
Si de la flûte nous passons au tambour, le commerce en est fort prospère. L'âne se venge des mépris où on le tient durant sa vie en nous assourdissant après sa mort. Les garçons adorent le vacarme. Dans tout petit Français, il y a un tambour d'Arcole qui ne sommeille pas. Il ne déteste pas qu'on ajoute sur la caisse sonore un petit lapin qui frappe un timbre, ou un cor de chasse dans lequel il lui est loisible de souffler pour aggraver le tapage, tout en faisant détoner quelques capsules de pistolet.

Voulez-vous quelques prix de gros? On fait des pistons sans touches à 3 francs la douzaine. Le piston trémolo cinq notes vaut 30 francs la douzaine, et c'est le même prix pour le clairon deux tours infanterie. Voilà beaucoup de bruit presque pour rien.








JOUETS EN CAOUTCHOUC


Passons aux jouets en caoutchouc, ils sont jeunes, mais ils n'ont pas attendu le nombre des années pour prospérer. Avant 1736, le caoutchouc était inconnu chez nous. Aujourd'hui telle usine de jouets manufacture 300.000 kilogrammes de " para " par an dans ses autoclaves.

Cette industrie nécessite une installation coûteuse et un outillage onéreux., donc interdite aux petits fabricants. Elle se répartit en deux genres : le jouet de caoutchouc souple et le jouet en caoutchouc durci.

En caoutchouc épais on fait des balles, oranges, soldats, animaux portant un OUI-OUI dans le ventre, article classique et invariable.

En caoutchouc souple, on fait des ballons et tous les articles propres à être gonflés pour figurer, quand ils sont remplis d'air, des animaux, des têtes grotesques. Cyrano et son nez, le petit cochon qui se dégonfle en chantant, ou Thérèse Humbert qui s'abîme dans le dégonflement de ses rotondités et de ses espérances. Les animaux en baudruche ressortissent aussi à ce département. Les plus importantes usines sont dans l'Oise et en Seine-et-Oise
; elles font 3.500.000 d'affaires.



JOUETS SCIENTIFIQUES


Le siècle de la science devait produire des jouets scientifiques, et il n'y a pas manqué. Il s'en fait pour un demi-million : la vapeur y est importante mais c'est surtout l'électricité qui accapare la place. Bébé est un savant, et il ahurit sa bonne de province seulement en lui demandant ses joujoux et en causant avec ses petits amis :

"  Papa m'a acheté une boit eélectrostatique.
"  Et à moi, un phénakisticope.
" Je n'ai plus d'hyposulfite; amusons-nous à installer deux postes téléphoniques.
" As-tu vu ma locomotive ? Le régulateur à boules est tombé sur le cylindre oscillant et a faussé la bielle. Jouons à autre chose. A la bobine de RhumkoRff ?
" J'aime mieux le tube Geissler. Tiens ! tu as une bobine d'induction avec commutateur inverseur ? "

On demeure confondu en parcourant les catalogues de cette catégorie de fabricants, qui mettent tant de science et de minutie dans la confection de diminutifs d'appareils précis et utilisables. C'est bien un signe des temps que ce savoir précoce qui sort de jeunes générations positives, critiques, à qui les légendes, les fables, la poésie et le rêve paraissent de vieilles badernes à reléguer avec les vieilles lunes. L'Allemagne, avec ses formidables usines de Furth et de Nuremberg, l'emporte de beaucoup sur nous, par la qualité de la production et la modicité des prix de vente. C'est un pays plus scientifique que le nôtre.







JOUET MECANIQUE.

Le jouet mécanique ou selon l'argot du métier, le " jouet mouvementé ", se fait de de deux manières : l'automate riche, chair de cire, étoffe de satin, mouvements combinés, lents et compliqués, qui coûte une prix élevé ; ou bien l'automate bon enfant à 25 sous, qui se trémousse, lave son linge, fauche, balaie;  dans le cake-walk , c'est le plus vivant, le plus amusant, le plus vif. Nouveau Prométhée, le fabricant d'automates essaye de dérober le feu céleste et le secret de la vie. Mais la vie est inimitable, et le mannequin le plus perfectionné n'est qu'un grinçant assemblage de rouages qui fait des geste anguleux et niais. Ce genre de poupées animées et d'oiseaux chanteurs monte à des prix fabuleux; il sert moins à faire plaisir aux enfants qu'à faire montre de générosité vis-à-vis des parents. Il représente 800.000 francs d'affaire.


PETITS MEUBLES.

Jadis, dans la corporation, pour passer maître, il fallait produire "un chef-d'oeuvre "; le compagnon faisait un diminutif de meuble, bahut, armoire, table, siège, qui était un objet d'art, et qui devenait jouet luxueux. Aujourd'hui, le meuble-jouet est, comme les mobiliers à bon marché du faubourg Saint-Antoine, de la pâle camelote, sans style ni art. Il copie la chambre de pitchpin, l'armoire normande; il répudie le style nouveau; les enfants sont conservateurs.

La mode est perdue des magnifiques chambres et des confortables maisons de poupées, des salons en miniature; les mobiliers en boite sont petits, vulgaires, de prix très bas. L'article cher n'a plus preneur. Notre temps ne fournira pas les musées et les collections de l'avenir d'aussi belles pièces que nous ont laissé le passé, le siècle de Louis XV ou le directoire. Le petit meuble fait environ par an 1.300.000 francs d'affaires.




JEUX DE PLEIN AIR.

Les jeux de plein air, les articles de sport n'ont pas de chance chez nous. Ils ne parviennent pas à inspirer confiance. L'aveugle public ne veut que l'article anglais; les tennis clubs  exigent des balles anglaises, et pourtant nos fabricants font les mêmes et moins cher. Un exemple plus frappant encore. Le général André, ministre de la guerre, a prescrit le sport dans les casernes. On y joue au foot-ball et il a envoyé ses commandes en Angleterre. Nos soldats jouent avec des balles anglaises ! C'est peut-être pour les habituer au danger ?

Bon an mal an, il se fait chez nous pour un million et demi de tennis, cerfs-volants cubiques, billes et calots des mines d'Alsace ( 100.000 francs par an ), croquets, discoboles, tonneaux, jeux de gouré, de galline et engins du même sac.




                                  J'ai gardé pour la fin les deux plus importantes rubriques:
                                             le Jouet métal et les Poupées.





JOUET EN METAL


L'industrie du jouet en métal est de beaucoup la plus considérable. Elle est à peu près toute centralisée par une société anonyme : Les jouets de Paris, et elle fait plus de cinq millions d'affaires par an.

Il faut dissiper un mirage. Le public qui voit dans la rue des camelots vendre de menus joujoux tristement faits pour quelques sous demeure persuadé qu'il a devant lui le créateur dans la personne du vendeur, que ce pauvre homme est un artiste méconnu qui élabore de petits chefs-d'oeuvre entre les quatre murs de sa mansarde, et l'on s'attendrit sur l'ingéniosité de ce génie en haillons et sur lequel le sort s'acharne avec tant de misère. Détrompez-vous. Cela n'existe pas ou n'existe plus. Aujourd'hui, il faut pour soutenir la concurrence allemande, produire vite et beaucoup, et à très bon marché, c'est dire qu'il faut produire mécaniquement, donc avoir une usine, une machine à vapeur, des courroies de transmission qui vont actionner des machines à estamper, découper, à ajourer, tout un outillage manoeuvré par des fondeurs, des ébarbeurs, des cambreuses, des estampeurs, des soudeurs, des décodeurs, tout un personnel spécial et compétent qui est payé à raison de 7 francs par jour pour les hommes et 3 francs pour les femmes.

Pour faire un petit joujou d'un sou, il faut une grosse fabrique comme il y an a dix ou douze à Paris. Entrons au hasard dans l'une d'elles : on y manipule par an 670.000 kilogrammes de fer, plomb, tôle, cuivre, étain, carton, vernis etc.; l'usine brûle 380 tonnes de charbon; les matières premières, quand elles sont ouvrées, donnent un poids de 550.000 kilogrammes et un volume de 5.600 mètres cubes. Et ce sont des " chemins de fer ", des fourneaux d'enfants ou de poupées, des nivaux flottants en fer, des arrosoirs, balances, petits canons, ménages, soldats, voitures en fer, automobiles, montres qui marquent l'heure pour 13 sous. Voilà ce qu'est la fabrication actuelle du petit article de bazar ou de camelot dans l'usine fumeuse et grouillante.

Et quel travail ! suivez la filière; le temps n'est plus où on utilisait le fer-blanc des vieilles boites à sardine. Dans le magasin s'empilent des feuilles neuves de beau fer-blanc; elles sont découpées en petits carrés, qui passent dans les moteurs à vapeur de la force de 50 chevaux; les découpeurs percent les fenêtres, détachent les encoches, tracent les entailles; les déchets qui tombent serviront à faire des assiettes pour les services de Delft ou de Nevers; il ne reste qu'à plier et accrocher la pièce préparée : c'est un tramway à 15 sous. Les soldats reliefs sont frappés par moitié, qu'il faut ensuite souder et décorer. Tout est complexe, livré à une extrême division du travail.

Entrons chez l'un des plus industrieux, chez Fernand Martin, un artiste doublé d'un horloger, qui fait mugir la vapeur et occupe 150 ouvriers. Il va par les rues et les pays, son vérascope en bandoulière, et il " prend " des types dont il fait ensuite la synthèse pour livrer au commerce la série irréprochable de ses bonshommes si pittoresques, véritables documents des costumes et de la rue pour les historiens de l'avenir : le cycliste, le décrotteur, le pompier, le pêcheur à la ligne, le clown, la voiture à chiens de la laitière brugeoise; la lessiveuse, le faucheur, le poivrot, le violoniste, le cakwalkiste, etc.; tout une série si intéressante, si vraie, si fidèle, que les collectionneurs avisés les conservent et que les Allemands ne manquent pas de plagier, de surmouler, de les copier avec impudence et sérénité. Car c'est la plaie de la profession; il faut une invention inépuisable pour renouveler trois et quatre fois par an les modèles et ceux-ci sont aussitôt copiés et imités. Ceux de Furth sont célèbres. Ils sont coulés  par moitiés dans des moules d'ardoise. Des artistes se sont fait une réputation avec leurs maquettes.

Ces Bleisoldaten sont supérieurs, incontestablement, à nos soldats de plomb. Il nous serait facile de les égaler. Il suffirait de les rendre utiles et édifiants, comme on fait en Allemagne, où ils servent à apprendre à la jeunesse l'histoire, la géographie, la stratégie, les costume militaires, les grandes batailles. Chaque boite illustre un sujet : la guerre de Troie, les campagnes d'Alexandre, les guerres des Romains, la guerre de Trente ans, les guerres de Napoléon Ier, la guerre de 1870, le siège de Paris, la conquête du Tonkin, de Madagascar; c'est la revue de l'histoire militaire du monde. Une notice détaillée est contenue dans chaque boite et indique à l'enfant comment il doit successivement disposer ses hommes et ses masses. Ce divertissement ainsi compris devient à la fois intéressant, pédagogique et patriotique. Pourquoi n'en faisons-nous pas autant? Pourquoi nos boites de soldats reproduisent-elles sans but, ni méthode ni attrait, d'impassibles militaires aussi inutiles que rutilants?






POUPEES


Comme les fabricants de métal, les fabricants de poupées se sont réunis en société. Il n'y a pour ainsi dire plus qu'en seule fabrique de poupées à Paris, et il reste très peu de maisons hors la forte association : Société Générale et Anonyme du Bébé Français. Celle-ci a englobé et réuni les fabriques principales et fabrique les deux tiers des poupées de France. Elle en fait pour 4 millions de francs à raison de 15.000 poupées par jour, soit 4.500.000 bébés par an.
Elle a des usines un peu partout, à Montreuil, à Picpus, rue Montempoivre, à Bel-Air. Elle fabrique tous les genres, " luxe " et " courant ", pâte et porcelaine. Depuis quelques années, elle n'est plus tributaire de l'Allemagne pour les têtes de porcelaine; elle un four, ce qui lui permet de faire sa tête.
La famille des poupées comporte une infinie variété d'espèces; dans ce petit monde comme dans le grand, règne la plus douloureuse inégalité, beaucoup plus brutalement marquée encore que dans la vie, où le pauvre a deux pieds et deux mains comme le riche. En Poupinie, la pauvrette a pour bras deux bouts d'allumettes et regarde d'un oeil d'envie les bas de soie bourrée de son qui embellisse à sa soeur enrichie. La pauvre est en bois ou en pâte brune et échoue faite de sciure, de gomme adragante, de raclure de peau de gants. Une fois moulée sous l'estampeuse à vapeur et séchée à l'étuve, cette pâte devient dure et incassable comme pierre. on cache sa vilaine teinte verdâtre sous de belles couleurs sauce crevette; deux points noirs ou bleus font les yeux, un point cerise marque les lèvres. Notez que l'ouvrière qui peint les yeux bleus est payée plus cher que l'autre qui peint les yeux noirs; elle a 0fr,03 à la douzaine; l'autre n'a que 0fr,02 parce que le bleu " coule " plus. Les blondes aux yeux bleus seront fières d'apprendre cet  avantage. La peinture des cils est un travail délicat; il s'agit de tracer des petites parallèles : en semaine cela va bien; mais le lundi, l'ouvrière est fatiguée par sa sortie du dimanche; sa main tremble. Les cils du lundi ne valent rien




La poupée de la classe supérieure a des articulations à billes aux épaules, aux coudes, aux hanches et aux genoux; elle a un tête cuite au feu, pur kaolin, moulée comme chez Jumeau, sur des modèles copiés au Louvre? Les têtes se cuisent par centaines, mises au feu sur des plateaux ronds appelés " gazettes ".
Quand  la poupée riche, celle qui coûtera 8, 10, 15 ou 20 francs, est munie de ses membres articulés et de sa tête, il ne lui manque plus que deux accessoires assez utiles, des cheveux et des yeux. Les cheveux sont des écheveaux frisés du Thibet, collés sur une peau et celle-ci est indélicatement fixée avec des petits clous sur le crâne de liège. Quant aux yeux, ils sont faits artistiquement à l'usine, dans des chambres noires, par des ouvrières verrières qui travaillent dans l'ombre avec des chalumeaux. Elles font de très jolis yeux. Ce sont des artistes; elles gagnent 6 francs par jour, salaire très élevé pour des femmes.
Il circule dans ses fabriques d'étranges corbeilles, avant le rassemblement- des corbeilles pleines de mains menues, de jambes, d'yeux. On songe à des massacres d'innocents.
L'inégalité sociale pèse sur la poupée; elle regarde différemment, selon son rang. Simple bourgeoise, elle a l'oeil fixe collé dans l'orbite par une touche de cire à bougie; le regard est immobile. Plus fortunée, elle peut lever les yeux au ciel. Riche et parvenue, elle peut en outre les tourner de côté, grâce à de petits contrepoids de plomb cachés derrière son nez. La fortune a ses caprices et ses faveurs.
L'industrie de la poupée - et je ne parle pas des petites mignonnettes fabriquées dans les prisons par les mains calleuses des détenus- comporte une annexe importante, celle de l'habillage. Mademoiselle Lili a ses ateliers, ses magasins, sa lingerie, ses chemises découpées à la cisaille à vapeur en trois cents épaisseurs à la fois, ses souliers collés ou cousus selon le prix, ses robes d'un chic très parisien, trop élégant même pour donner à sa petite mère des goûts de simplicité et de modestie, ses chapeaux volumineux et d'assez mauvais genre, d'un luxe tapageur et qui pourrait faire croire à des biens mauvaises fréquentations. Ajoutez les parures, bijoux de chrystal, ombrelles, glaces, trousses, montres, elle a tout ce qu'il lui faut. L'atelier de l'habillage et garniture ressemble à une prolongation de la rue de la Paix.
Voilà prête la moderne Pandore. On la couche dans une belle boite et la voilà partie en camion ou en wagon par le monde qu'elle émerveillera, et où elle aura le sort de toutes les créatures; elle y sera aimée, parée, grondée, battue, cassée  et remplacée; elle connaîtra la vie.



                                                         CONCLUSION


Nous avons terminé notre pérégrination à travers le monde des joujoux. Partout nous avons trouvé l'activité, le travail, l'énergie, l'invention en éveil, le progrès. Nous avons dit à propos des joujoux des choses graves, sérieuses, ennuyeuses :
il fallait vous inviter à ces autres réflexions pour vous rappeler que sous leurs satins chatoyants et leurs belles couleurs, les jouets cachent du labeur, des efforts, de la fierté travailleuse, - La double fierté de maintenir intacte la vieille réputation des joueytiers parisiens devant les ambitions envahissantes de la concurrence étrangère et de faire de la gloire, de la vie, de la richesse, et des salaires avec le rire des bambins et la joie des petits enfants.   


                                                                        





                                                                    R E T O U R


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