A l'origine, en 1901, le concours créé par Monsieur Louis Lépine, Préfet de Police de Paris, porte le nom non pas de Concours mais
d' " Exposition des Jouets et Articles de Paris " .
En 1900 les petits fabricants de jouets et d'articles de Paris pourtant réputés internationalement pour leur qualité et leur inventivité, souffrent notamment de la concurrence allemande. Ce petit artisanat est surtout concentré dans le quartier du Temple et ses fabricants, indépendants bien sûr,  vendent à la sauvette différentes bricoles dans les différents quartiers  de Paris, notamment sur les grands boulevards au grand dam  tous les boutiquiers du centre de la capitale.





Monsieur Émile Laurent, secrétaire général de la préfecture de police, est alerté des troubles causés par ces petits fabricants et met au courant son supérieur de leur marasme. Le préfet, plutôt que de multiplier les rondes de police, met en place en 1901 un concours-exposition de jouets et de bibelots pour mieux faire découvrir leur travail et par contre-coup réglementer le commerce de rue. Il en rédige le règlement, informe la presse et publie des affiches pour attirer de nombreux candidats en octobre 1901.




Monsieur Émile Laurent a alors l'idée de faire bénéficier les concurrents d'une protection juridique  contre le plagiat  : ce dépôt de brevet gratuit fait affluer les inscriptions : 370 candidats présentent pour la première édition du 23 novembre 1901 plus de 700 inventions dans le grand hall du tribunal de commerce. L'exposition des jeux et jouets, quincaillerie, articles d'ameublement, de ménage, de sport, de mécanique, de T.S.F, de photographie, attire 125 000 personnes !

À l'origine, un jury ( élus municipaux, académiciens, scientifiques) distribue 50 médailles (or, vermeil, bronze) et récompense le premier prix de 7 000 francs en espèces à l'inventeur d'en jeu de société, monsieur Challes.



Les années suivantes confirment ce succès. Le concours Lépine et la Société des Petits Fabricants et Inventeurs Français, la SPFIF,  ( devenue l'AIFF, association des inventeurs et fabricants français ) et devient l'organisatrice du concours dès 1902.

L'article que Poupendol vous propose aujourd'hui est tiré de la Vie Illustrée 1901, année précisément de la mise en place de ce célèbre concours, journal du 8 Novembre numéro 160 de cette même année.
" Il y a un mois environ, le préfet de police Monsieur Lépine, dont l' heureuse imagination est toujours en éveil, faisait placarder dans Paris de jolies affiches blanches lisérées aux couleurs municipales:  bleu et rouge. Ces feuilles pimpantes avisaient le public qu'un concours de jouets était institué, qui serait clos du 10 au 20 novembre et pour lequel les petits industriels parisiens pouvaient se faire inscrire jusqu'au     31 octobre ". Or, voici qu'on apprenait à la fin de la semaine dernière que Monsieur Frémiet, statuaire, membre de l'Institut, commandeur de la Légion d'Honneur, était au nombre des concurrents. Nous allâmes donc heurter la porte de son atelier.

«-Est-il vrai mon cher Maître que vous faites concurrence aux camelots de Paris pour le concours de jouets ? »

ll baissa la tête pour fixer son regard par dessus le cercle de ses lunettes et dit ;
« Je ne vais pas concurrencer puisque c'est pour eux que je travaille. »

 Et il nous montre le jouet qu'il  était occupé à modeler tout à l'heure. C'est singe à la face étonnamment expressive qui vient de découvrir une marmite où cuisait un pot au feu. Il est coiffé d'un haut de forme cabossé, tient le couvercle de la main gauche, a plongé une jambe dans la marmite et tire du pot avec son pied droit une tête de poulet qu'il considère, la bouche ouverte, déjà en appétit.
Monsieur Frémiet, qui n'aime pas perdre ses minutes, s'est remis à modeler. De temps à autre, il prend conseil d'un plâtre  .

«-Mais vous travaillez d'après un modèle ? »





 
«-Parfaitement. Un jouet sorti de mes mains doit avoir le même degré de perfection que n'importe quelle autre oeuvre. Cela m'amuse, cela m'amuse beaucoup, cela m'amuse énormément, mais je travaille très     consciencieusement. Ce modèle là, c'est le moulage d'un macaque qui est mort il y a quelques semaines au jardin des plantes.

 »
Et le chapeau ? »

Monsieur Frémiet redresse la tête, me regarde et sans qu'un pli de son visage tressaille, car c'est un étonnant pince-sans-rire, il me dit froidement :

«- Ce chapeau là, Monsieur, au cabossage près, c'est celui d'un peintre , d'un de mes collègues de l'Institut, qui se l'est fait faire tout exprès, avec des tous petits bords, tout plats, tout autour ….c'est très joli….Il va très bien à mon singe. Ne trouvez-vous pas? »

Monsieur Frémiet se recule légèrement, cligne des yeux, prend un peu de cire qu'il ajoute au chapeau et redresse légèrement le bord, le fameux bord plat si cher à son collègue de l'Institut et qui va si bien à son  singe.

«-Qui vous a donné l'idée de collaborer à l'exposition de jouets ? »

«-Oh! l'idée ne vient pas de moi…c'est Monsieur Le Directeur qui m'a demandé de faire quelque chose, et qui a fait également cette demande à Coutan, à Detaille et à Gérôme. Ce pauvre Gérôme, il ne se doute pas de ce qui l'attend. Vous comprenez bien qu'il faut de la couleur la dessus, des tons, qui ont une très grande importance. Alors voilà, j'ai pensé à demander sa collaboration à Gérôme.»

«-Et à qui la demanderez-vous pour le mécanisme, car votre jouet, sans doute, sera articulé ! »

«-Certainement, il le sera…..Seulement cela ne me regarde pas. Vous comprenez c'est pour les camelots des rues, " mon singe à la marmite " , eh bien ! c'est à eux de trouver le mécanisme. Je leur livre un modèle. Ils s'arrangeront avec.  Monsieur le Directeur ne m'a point prié d'articuler mon joujou. »

Et comme je m'excuse d'avoir interrompu le travail du Maître jusqu'à lui demander de poser devant l'objectif de mon ami Louis Piston et que je le remercie de sa patience, il dit, en me tendant la main:

«-Mais non, ne vous excusez-pas, c'est moi qui vous remercie. Je vous assure, cette histoire là m'amuse, elle m'amuse énormément. Il est vraisemblable, tant l' expression du macaque est comique et vivante que cette " histoire là " n'amusera pas moins le public. Et Monsieur Lépine, une fois de plus quand s'ouvrira l'Exposition le 24 novembre, aura bien mérité de Monsieur Roujon - pardon, Monsieur le Directeur - du bon peuple de Par
is. »

H. de W.

P.S. Malgré nos recherches, nous n'avons pu déterminer qui  était  " H. de W. "





Monsieur Roujon, directeur des Beaux Arts, après entente avec le Préfet de Police, Monsieur Lépine, avait prié quatre artistes di primo cartello Messieurs Frémiet, Gérôme, Coutan et Detaille, d’exécuter chacun, pour le concours du 24 novembre, un jouet laissé, dans sa conception, à leur imagination. Monsieur Frémiet établit la maquette- car les fabricants de jouets devront, on le sait, articuler les joujoux artistiques- d’un très amusant « singe à la marmite «. Monsieur Gérôme, lui, a imaginé le jouet le plus gracieux du concours. C’est une délicieuse poupée grecque,vendant, incluse en un panier d’osier, de minuscules poupées modernes. Dans sa dextre levée en un joli geste, elle tient un petit sergent de ville muni du
fameux bâton blanc. La poupée a été exécutée en cire et mesure environ 60 centimètres de hauteur. La chevelure est teinte en blond et le corps, d’un jet élégant et souple, est revêtu d’une tunique de gaze crème tombant en plis harmonieux sur ses pieds menus. Ce ravissant modèle sera offert en prix à l’un des lauréats du concours, et le lauréat pourra faire reproduire ou reproduire lui-même la poupée à un tel nombre d’exemplaires qui lui conviendra.

Tout petit historique :

En 1900, devant les difficultés rencontrées par les petits fabricants de jouets et d'articles de Paris, dûes à la concurrence étrangère, le Préfet Lépine prend l'initiative de créer en 1901 un concours-exposition de jouets pour remédier à leur marasme . Le Préfet Lépine,  a assuré sa vie durant  son appui auprès des pouvoirs publics et facilitant les démarches administratives. A l'origine, le concours récompensait d'un prix de 100 francs ( or de l'époque ! ) un petit fabricant de jouets ou de quincaillerie innovant.
Depuis 1901, le Concours Lépine constitue un événement majeur. Il fera vivre à Paris l'impossible renouveau économique des petits fabricants en créant ce premier
               " Concours Lépine "
Le préfet Louis Lépine est aussi à l'initiative du permis de conduire, du rond point, de la réduction de vitesse en ville et du bâton lumineux de circulation. En somme,un Préfet de notre époque.

DOCUMENTATION OFFERTE PAR POUPENDOL :

La Vie Illustrée , Octobre 1901-Mars 1902



Hélène BUGAT-PUJOL




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Juin 2012
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