" Le monde des poupées présente cette particularité que le progrès ou l'émulation n'y sauraient avoir aucune place. Chaque pouée est pour la vie, rivée à la caste où elle est née, et elle gardera toujours ses bras en allumettes ou son buste en peau de poulain, sa figure en carton ou en porcelaine, sans espoir d'y rien changer. (Léo Claretie)

Il existe des Poupées attachantes, très émouvantes, dont on parle fort peu. Pourtant ce furent de véritables jouets populaires, sans prétention : les poupards. Monsieur BAZIN a bien voulu , en Décembre 1998, offrir au Cercle Privé de la Poupée un article sur ce sujet. Il nous a paru intéressant de reprendre son étude en y adjoignant une approche élémentaire, le B. A. BA d'un sujet mal connu, mais aussi des éléments pris à d'autres sources, en particulier Léo Claretie.
Nous commençons ce site par cette vieillle et magnifique complainte. Très rare et très douce, Poupendol la recommande à tous ceux qui jouent d'un instrument. Elle est simple et ne s'oublie pas. Elle est extraite du recueil " La chanson des Joujoux" poèsie de Jules Jouy et musique de C.L. Blanc et L. Dauphin, illustrations d' Adrien Mary :

 

 

De nos jours, "Poupard", terme français très ancien, est généralement utilisé pour désigner les Poupées très raides, en carton moulé, parfois sans jambes et même sans bras, naïvement peintes, aux coloris nets et sans nuances, aux traits grossiers, datant généralement du début du siècle. Pourtant dès les premières années de celui-ci, il a plus généralement regroupé les poupées avec jambes emmaillotées dans des langes , ou encore les "Bébé-Culotte", enfin les "Bébé-Promenette".

Pourquoi, raide comme une trique, engoncé, sans jambes, souvent sans bras, le poupard s'est-il si longtemps maintenu aux côtés de la jolie poupée ? Sans remonter à la nuit des temps, le poupard semble bien s'inspirer de ces quilles en bois, à peine ébauchées.
Il s'inspire aussi de la façon dont on emmaillotait les nourrissons pour éviter les malformations des membres. Et c'est probablement la raison numéro un de son succès: il est le bébé de l'enfant.

Le poupard se développe partout, car le moulage est une technique connue, les matériaux ( déchets de papier, carton, parfois plâtre ) sont faciles à travailler et bon marché. Le poupard devient populaire et rural : rappelons qu'au milieu du XIXème siècle, en 1861 par exemple, les ruraux représentent 71% de la population française.

Ci-contre : Photo A.BAZIN

Pour une paysanne, le poupard est simple d'aspect, donc honnête et pas prétentieux comme ces poupées " mijaurées " qu'on propose à la ville. De plus, il n'est pas fragile - bien qu'il craigne l'eau -, et il n'est pas cher.

Le problème des vêtements explique la seconde raison de son succès. Parfois naïvement peints, les " vêtements " sont simplifiés a l'extrême, et quand ils sont cousus, ils gardent ce côté " fait à la maison ", peu sensible à la toute dernière mode ; ils sont en bonne laine ou en vrai coton, jamais en soie tapageuse qui pourrait donner des idées de luxe aux fillettes. Car le jouet vu par les parents doit d'abord être moral. Pour les enfants, c'est différent : jouer avec un poupard peu fragile, c'est pouvoir jouer librement sans se faire gronder à chaque instant.

 

Nous devons à Léo Claretie la description d'une fabrique de poupards ;

"Je revois l'usine.......
Une sorte de ruelle séparait l'atelier des poupées riches et l'atelier des poupées à bon marché.

Ce dernier était donc en face de l'autre. On s'apercevait tout de suite qu'on était chez les prolétaires. Il ne régnait pas cette propreté et ce luxe que l'on voyait en face. Tout était sombre, boueux, sans soin. Une courroie de transmission animait d'un perpétuel mouvement de rotation des palettes dans une cuve où se brassait une boue que des hommes en sabots et gros tabliers de toile puisaient dans des seaux.

Comme ces seaux débordaient, on pataugeait tout autour sur un sol flasque, jaune et visqueux. D'autres ouvriers emplissaient les cuves avec des seaux d'eau et des pelletées d'une sorte de terre de couleur ocre amalgamée et disposée en tas dans un coin du hangar.

Sous un autre hangar, des ouvriers emplissaient de cette pâte malaxée des moules d'où il sortait des moitiés de poupées. A côté, des femmes collaient ensemble des moitiés de droite et des moitiés de gauche, pour faire de laids pantins jaunes qu'on faisait sécher après les avoir ébarbés.

Une fois sec, le poupard était plongé dans un bain de couleur rose, séché encore, puis livré aux décoreuses : leur office était de piquer au pinceau deux points rouges pour les lèvres, deux pour les narines, deux points bleus ou noirs pour les yeux.
"

Photos Ci-contre et ci-dessous
Rita Will MEIJER-GLADIGAU

" Les décoreuses préfèrent les yeux bleus parce que la couleur noire est plus " coulante ". Faire les sourcils ; ce sont de petits traits noirs très rapprochés, qu'il faut faire très réguliers. Les lundis, il y avait toujours des scènes, parce que la plupart des ouvrières, le dimanche, étaient aller au théâtre ou la campagne ; elles s'étaient couchées tard, et le lendemain matin leur main tremblotait. Aussi les sourcils du lundi ne valaient rien, et la directrice de l'atelier grondait........
Il nous arrivait souvent des lots de poupées nues qui étaient plus affreuses encore que les nôtres; c'étaient celles que le patron faisait mouler à vil prix dans les prisons. Elles étaient grossièrement faites, mal décaties, avec des bourrelets le long des sutures, le visage grimaçant, les membres difformes. C'était pour moi une souffrance de manipuler et de costumer ces magots. Il me semblait que j'habillais des nains et des monstres. Et je plaignais les pauvres enfants à qui on donnerait ces horribles mannequins pour compagnons de leurs jeux et de leur pensée
. " (Léo Claretie " Linette, Mémoires d'une enfant de Paris " )
Photo : Rita Wil MEIJER-GLADICAU

Sous ce terme générique, le Poupard vécut, semble-t-il, de 1880 (Bébé-Maillot) à 1923 et peut-être un peu plus (Bébé-Promenette), en passant par le Bébé-Culotte (1896 - 1923). Poupée rudimentaire et désuète, le poupard était alors la poupée à un sou, la poupée du pauvre. Probablement très répandue en France par les marchands ambulants, elle reflète bien, je crois, ce qu'était l'art populaire de notre pays en matière de jouets. Je trouve profondément émouvant ce semblant de tout petit Bébé dans sa profonde et charmante naïveté.

Souvent sans aucune articulations, notamment sur le Bébé-Maillot bien sûr, il en a quelquefois mais très rudimentaires, à la tête et aux épaules, et encore plus rarement aux hanches. Elles sont généralement réalisées par un gros crochet en épais fil de fer tourné à la main, qui tient la tête tant bien que mal, ou relie les deux bras au travers du tronc.

Certains d'entre eux ont parfois été vendus habillés de vêtements très grossièrement réalisés mais ne présentent pas le même attrait que les poupards décrits ci-dessous :


Le Bébé-Maillot(1880-1910)

Au début, en France, ce nom était habituellement utilisé pour une poupée emmaillotée dans des langes. Mais il fût aussi appliqué à une poupée avec "leading string" (harnais) permettant de le transporter ou de le traîner. En 1885/1886, le Bébé-Maillot fabriqué à Paris était présenté, dans une publicité faite par "Le Petit Saint Thomas", comme incassable, articulé, avec langes déshabillables. Il existait en quatre prix.

En 1906, la publicité ( nous devrions dire la "réclame" ) des "Trois Quartiers" vantait un Bébé-Maillot avec harnais et un mécanisme à clef pour la marche. Notez bien, un bébé similaire a été découvert avec une tête "Simon & Halbig" (Cf. Coleman ibid p.113)

Le Bébé-Culotte (1896-1923)

C'est une marque déposée pour un Bébé portant une couche boutonnée moulée, avec habituellement un bonnet d'enfant et parfois un harnais. Ces poupées étaient vendues dans la plupart des grands magasins parisiens. Ils avaient des têtes, soit en composition, soit en biscuit.

"Le Printemps", "La Place Clichy", "Le Bon Marché",...etc. tous en vendaient. En 1909, le "Louvre" disposait d'un stock important. "Le Printemps" lui commercialisait le Bébé-Culotte" à tête caractérisée. Même chez " Roullet-Decamps ", " l'Intrépide Bébé " a été façonné comme un Bébé-Culotte avec une tête en biscuit de chez "Simon & Halbig" .
Le plus cher semble avoir été celui de la "Place Clichy". Il mesurait soit 27 cm (Tiens comme "Bleuette" ! ), soit 35 cm.
Celui représenté ci-contre, possède autour de la taille une tresse rouge, clouée, reste probable du harnais d'origine.

Bébé-Promenette
(1906-1923 et peut-être un peu plus tard)

C'est un Bébé analogue à ceux appelés "Bébé-Culotte" dans la période antérieure. Il était tout en composition, articulé, doté d'un harnais et distribué par "Les Trois Quartiers", "Le Louvre", le "B.H.V" et "La Ville Saint Denis".

En 1915, il existait toujours, et même en plus grande taille (57 cm), mais était alors parlant et marchant. Le terme de "Bébé-Promenette" figurait notamment dans le catalogue d'étrennes 1921 du "B.H.V". et dans celui de 1923 de "La Place Clichy".

Photo BUGAT-PUJOL
 

 

LA DECADENCE.

Le poupard avait donc de nombreuses qualités. A-t-il évolué? Oui, et comme la poupée, avec l'acquisition des mouvements, pour faire " vivant ". En 1844, Rousselot ( Brevet n° 228 du 15 octobre ) voudrait le transformer en " poupard mécanique, avec un corps en carton creux, un buste d'Allemagne avec des yeux d'émail et des dents...les bras en fil de fer recouverts de peau, formant ensemble les bras et les mains, le tout posé sur un train en fer à trois roues en étain supportant une boite dans laquelle est un ressort servant à mettre en mouvement les dites roues...une ficelle servant à faire lever et baisser les bras...Le dit poupard est habillé en étoffe de laine bleue; tablier en batiste blanche garnie de rubans bleus et par dessus le bonnet, un chaperon en même étoffe que la robe, garni d'une plume et d'un galon d'argent faux. Dans sa main droite est un tambour à main ". Dehais-Laforest en 1847 propose " des poupards de différents genres ".

. En 1857, Hiecmann-Bataille fabricant de poupées en peau, " nues et déshabillantes " annonce aussi des " poupards tournants et criants ". En 1861, Chalte-Leborgne propose des poupards en carton. En 1866 Besse ( ancienne maison Raymondet ), fabrique et vend des jouets d'enfants, poupées et poupards en mouvements. En 1867, Louis Danjard prend un brevet ( n°76.201 du 25 avril pour des " têtes à bonnets ou poupards ".


Peine perdue...En 1878, avec l'arrivée du Bébé Jumeau, le changement est évident et Rossolin écrit dans son " Rapport sur la Bimbeloterie " : " A peu près tous les genres de poupées figuraient à l'Exposition; cependant, nous avons pu constater quelques lacunes, telles que la poupée très commune en carton moule et l'ancien poupard. Il est vrai que ces articles, quoique d'un prix très modeste, sont maintenant délaissés, parce qu'on leur préfère des objets d'autres genres bien mieux faits et qui ne sont pas beaucoup plus chers ".

Les besoins ont évolués, les jouets aussi. En 1889, à l'Exposition, le poupard est vu comme " la poupée du pauvre ". En 1900, le rapporteur constate :" Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu admirer une ample collections de poupées, de bébés et de mignonnettes, voire la gamme complète depuis le poupard à un sou jusqu'aux belles élégantes à 100 ou 150 francs qui savent parler, chanter, remuer les yeux et la tête ". Et puis, Les Koustari, russes mi-artisans/mi-paysans, exposent des poupards à 4 sous tandis que ceux du Siam, " étonnants de vie et de vérité " valent 6 à 7 sous.."

Ces prix bas finissent par intéresser les Grands Magasins, toujours soucieux de les afficher dans leurs catalogues. Cela permet de vendre mieux les prix moyens plus profitables.

Vers 1894, ils lancent les " Bébés Maillots ", mi-poupards ( tête et corps en cartonnage ), mi-nouveaux-nés avec bras et maillot. Madame Henriette Le Montreer dépose une marque " Le Trottin "
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La guerre de 1914, dans un élan patriotique, amènera une redécouverte du poupard. Dans l'Art Français Moderne (Les Jouets de France ) de 1916, on peut lire : " La poupée populaire n'existe pas...tout le monde connaît l'affreux poupard à treize sous, le gnome amorphe de carton peint, en forme de quille que surmonte une tête à cheveux noirs avec des yeux en boule et deux grosses plaques rouges sur les joues . C'est pourtant l'être aimé, l'être adoré qu'habillent et déshabillent, qu'embrassent et prennent avec eux dans leur lit des milliers d'enfants pauvres dont les parents n'ont jamais fait d'emplettes de jouets qu'au bazar ou dans la voiture roulante du colporteur..."

Mais rien n'y fait, cette relance ne durera pas, le poupard est dépassé et condamné.
Chargé d'émotions enfantines, plein de tendresse cachée, le poupard vit toujours grâce aux collectionneurs, peu nombreux, qui le recherchent, le sauvent, le protègent, l'aiment.

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Hélène BUGAT-PUJOL

 

 

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