Le Jouet artistique Français




    Poupendol a récemment repris, en l'enrichissant, un article qu'il avait  déja publié, sur les Jouets
 fabriqués par les mutilés de la Grande Guerre.

     Un lecteur bordelais, Daniel SALMON, a pris contact avec nous  ; en effet, il effectue des recherches
 sur les objets fabriqués à Bordeaux par  les soldats blessés et restés handicapés.
 Il nous a autorisé  à  publier des extraits de son futur travail
 Poupendol l'en remercie très vivement.




La fabrication de jouets par les mutilés,
 à Bordeaux,
pendant la première guerre mondiale






    Nous sommes en 1916, pendant la grande guerre. De nombreux blessés et mutilés arrivent à Bordeaux loin du front, dans une région connue pour son air bénéfique. La ville possède plusieurs hôpitaux spécialisés dans les grands traumatismes et une école de rééducation dirigée par des médecins renommés..

   Quelques dames patronnesse bordelaises, sous l'impulsion de Madame Léon Prom décident d'aider les soldats infirmes et créent "L'oeuvre du jouet artistique français fabriqué par les mutilés de guerre ". Elles ont alors l'idée de demander au peintre militaire Job de dessiner des modèles de jouets inédits.


.

 Job est  le pseudonyme de Jacques Onfroy de Bréville. C'est un illustrateur réputé de livres pour enfants. Il est très connu et estimé, même à l'étranger et notamment aux Etats Unis pour avoir illustré la vie de Washington. Lorsqu'arrive la grande guerre, Job a près de soixante ans mais sa fougue, son talent et son nationalisme  sont  intacts. Il souhaite ne pas rester inactif dans ce conflit qui mobilise toutes les forces de la Nation. Il s'enthousiasme pour cette oeuvre charitable et lui offre de nombreuses maquettes qui vont permettre - selon le prospectus de l'atelier - aux malheureux soldats, de fabriquer des jouets en bois et de " s' arracher à la misère, à l'oisiveté et au découragement " .

   Les jouets sont en hêtre, débités à la scie mécanique puis peints au pochoir.  Les têtes sont fabriquées à l'emporte-pièce. " Le poilu " - jouet le plus désiré - demande à lui seul plus de soixante manipulations. Les mutilés atteints aux membres supérieurs, même ceux n'ayant qu'un bras, peuvent " profiter des avantages importants qui leur sont offerts ". Ils perçoivent un salaire cinq francs par jour et participent aux bénéfices de l'entreprise.

    Un jouet seul est vendu entre 2 et 6 francs. Les animaux sur roues valent de 10 à 15 francs. Les prix des articles plus sophistiqués ( étable, arche de Noé) atteignent 35 francs.



    Cette opération permet de mettre en valeur l'industrie française du jouet. En effet, avant la guerre, à partir de Nuremberg, l'Allemagne inonde l'Europe. Elle développe, dans ce domaine un chiffre d'affaires six fois supérieur à celui de la France. Or, dans cette époque de propagande extrême,  il convient de préparer les cerveaux, y compris des plus jeunes ; Les jouets allemands seront donc désormais boudés

     Cette fabrication de jouets en bois par les mutilés est assez courante. Il existe des ateliers à Alger, Lyon, Dinard, Clermont-Ferrand, Limoges et Paris. Le plus important est " Le Jouet de France " à Paris. Créé par François Carnot, Avenue Montespan, il devient rapidement une manufacture installée à Puteaux qui emploie exclusivement des mutilés de guerre ( Voir les précédents Poupendol ).

   Pour la production bordelaise, il ne semble pas que la diffusion soit importante. A la différence de son concurrent  parisien le " Jouet de France " les catalogues des grands magasins parisiens ne la signalent pas. La vente était assurée par le magasin de l'oeuvre.  



 La petite Gironde pressait les bordelais d'acheter ces souvenirs en précisant toutefois que  
"si le stock est considérable nos amis américains se chargent de le réduire à coup de dollars".



Les dessinateurs et les jouets en bois.

     Toujours donc en pleine guerre, à l'exposition organisée à Paris en Mai 1916 par l'union centrale des Arts Décoratifs au pavillon de Marsan, la section " Jouets Artistiques " a été très remarquée : 


 
    Les visiteurs admirent un village de Carlègle, la frégate de Dauchez, le carrosse d'André Hellé et le camp de Tommies de Guy Arnoux. Job n'y figure pas encore ( l'atelier de Bordeaux n'est pas opérationnel ). Ses jouets supplanteront bientôt en qualité tous les autres.
    On peut remarquer et noter que cette initiative humanitaire n'est pas propre à la France, En Belgique notamment.les artistes pour enfants  ont participé à des démarches de bienfaisance analogues.
    C'est sans doute Caran d'Ache qui, inspiré par sa Russie natale, concevra une série de chiens, éléphants, ours à tête mobile et autres bêtes à roulettes. Son amitié avec Job durera jusqu'à sa mort en 1909. Il est probable que pendant la guerre Job se soit souvenu des jouets en bois de Caran d'Ache. Tel  par exemple ce joli chien.




    Cette composition d'un Poste de D.C.A. proposé dans un catalogue d'un grand magasin parisien est de Charles Carlègle et d'André Hellé. Les oeuvres de ce dernier  figurent dans les catalogues d'étrennes du Printemps dès 1917 et jusqu'en 1925 avec la mention " Jouets Français fabriqués par les mutilés de Guerre. "






    Comme vous pouvez le voir  ci-dessus, les catalogues d'étrennes des Grands Magasins Parisiens se sont fait longtemps l'écho de ces productions de nos mutilés de la Grande Guerre et ce pendant plusieurs années après la fin de celle-ci.

    Certains, comme le Printemps, n'hésitaient pas à consacrer leur couverture d'étrennes à ces terribles évènements

     La date précise de la fermeture des ateliers bordelais, pas plus que le nombre de jouets fabriqués, ne nous sont connus. Il y a tout lieu de penser que le décès de M. Léon Prom, qui en tant que Président de la Banque d'Afrique Occidentale, devait en être le généreux mécène, a accéléré la fin de l'aventure. Elle intervient au début 1921.

        De cet épisode philanthropique et éphémère il ne reste pas grand-chose : l’atelier n'existe plus, absorbé par les immeubles voisins. La splendide affiche de Job, en tête de ce site, est conservée dans les musées.

    On peut admirer quelques jouets au musée de Poissy. Les collectionneurs se les arrachent, quand ils en trouvent…..







 Ci-dessus,  dessin offert par Job en 1922 à la Revue de luxe Tourny Noël



      Même si l'initiative parait bien limitée dans cet océan de souffrance qu'a été la grande guerre, nous aurons une pensée pour ces mutilés de guerre qui ont vu un peu de leur misère soulagée, par les ateliers de fabrication de jouets et d'objets artistiques, dans plusieurs villes de France et de Belgique, et notamment à Bordeaux.
                                                    Daniel SALMON


P.S.  Nos visiteurs qui souhaiteraient entrer en contact avec M. SALMON trouveront ici son E.Mail :  
   <  piechut@orange.fr  >



Tous droits de reproduction même 

partielle, rigoureusement réservés 
 © Daniel   Salmon. 2008      
CopyrightFrance.com
                                                                   
                                                                                     RETOUR