par Léo Clarétie

Article paru dans  FEMINA numéro 23 du 1 Janvier 1902




       Nous voici arrivés à l’époque de l’année où la poupée est reine. les petites amies de " Fémina " , leurs soeurs aînées et leurs mamans trouveront sans doute quelque intérêt à cet article et à ces amusants documents qui les initieront aux mystères de la création des poupées.
      Pour fabriquer une poupée aujourd’hui, il faut former une société, un " trust " au capital de 4 millions de francs et avoir de grosses usines à Montreuil, à Picpus, à Montempoivre, un des noms les plus pittoresque du vieux Paris, faire un million de chiffre d’affaires par an, et occuper six mille ouvriers.



 
 Voila les préliminaires nécessaires à la création de ces charmantes figurines qui escortent janvier et le jour de l’an :

« Lorsque le vieux janvier les épaules drapées
 D’un long manteau de neige et suivi de poupées
 De magots, de pantins, minuit sonnant accourt. »


     Aucune des organisations sociales ne saurait donner une idée de l’inégalité des castes parmi ce petit peuple. Il y a poupées et poupées.
    Dans nos sociétés, les dames ne différent entre elles que par le prix de leurs robes, sans lesquelles elles seraient toutes à peu près bâties sur le même modèle. Il peut même arriver qu’une jeune fille pauvre soit plus jolie et mieux faite qu’un jeune et riche héritière.
      Il n’en va pas du tout ainsi en Poupitrie. Là, chacune a sa place et demeure inexorablement à son rang. Il n’y a pas moyen de  “parvenir“. Une petite poupée d’un sou qui a pour bras et jambes des bouts d’allumettes ferait en vain le voeux pour se hausser d’un cran. Les degrés de l’échelle sont infranchissables. La distinction antique des esclaves, des hilotes et des citoyens était une fusion amiable auprès de la rigueur qui préside au classement des poupées.


   Il y a celles qui naissent dans les forêts des Vosges, du Jura, de Saint-Claude; elles sont faites de petits bouts de bois raides, un rapide coup de pinceau leur met soudain trop de carmin aux joues, noircit les cheveux, et un simple petit point leur troue les yeux en vrille, à 0 fr.05 le cent. Les yeux bleus sont plus chers,  se paient 0 fr.06, non pas tant par galanterie pour les blondes, que pour une raison accessoire : la couleur bleue coule davantage.



     Parmi les plus misérables, il faut citer les mignonnettes fabriquées à vil prix dans les prisons, où de grosses mains criminelles font de la joie pour les petits innocents.
    Que de distinctions, qui ne sont point subtiles ! La poupée ordinaire ne remue ni bras ni jambes, et sa tête est en carton. Si ses moyens le lui permettent, elle aura des billes en guise de rotules aux genoux; elle sera articulée aux hanches et aux coudes; le cou pourra tourner; ses cheveux seront en thibet ourlé; mais ses yeux, collés intérieurement avec une touche de stéarine fondue, seront incapables dans leur fixité d’exprimer aucun des sentiments de son âme.

    Plus riche, elle aura dans la tête un peu de plomb, qui permettra aux yeux de se lever vers le ciel et de s’abaisser vers la terre. Avec quelques francs de plus, elle pourra les fermer et dormir; mais il lui sera interdit de dormir debout, quelques contes qu’on lui fasse. Le sommeil ne répandra sur elle ses pavots que si elle est couchée.
    Il faut déjà appartenir à une caste assez élevée pour pouvoir glisser des regards à droite et à gauche, et faire les yeux en coulisses.
     Tel est le tableau des classes sociales. L’impossibilité de passer de l’une à l’autre rend ces jeunes personnes résignées et dociles, et il n’y a pas d’exemple de révolution entreprise pour faire basculer les castes.
     Le berceau de la poupée est modeste. C’est une cuve où des hommes robustes mélangent et brassent une affreuse pâte à cataplasme où il entre on ne sait quels ingrédients, raclures de peau de gants, colle de poisson, sciure de bois, que pétrissent des malaxeurs dont les hélices sont actionnées par les courroies de transmission de la la machine à vapeur.
   Les hommes remplissent de la pâte nauséabonde des seaux qu’ils vont vider dans des auges, où d’autres gars musclés en emplissent des meules d’acier qu’ils présentent ensuite à un lourd balancier de fer qui frappe une table massive. Chaque coup monte un bras, ou une jambe, ou un torse. Ces membres épais emplissent des corbeilles horribles à voir, et sont ensuite jetés dans les séchoirs. C’est là qu’il acquièrent résistance et dureté.

     Nous voici à l’assemblage. De la crochetterie, on a apporté à l’assembleur des crochets de cuivre, des caoutchoucs, qui sont les muscles et les tendons dans l’anatomie un peu spéciale de ces demoiselles. Le talent de ce modeste artiste consiste à orner les bustes de leurs membres.
     Membrée, musclée, la demoiselle est passée à la couleur rose crevette, et accrochée au séchoir. Il ne lui manquerait plus grand chose, si elle avait sa tête :
    Une tête dans la physiologie particulière à ce petit monde;, comporte trois éléments : le visage, les yeux et les cheveux. Il s sont exécutés dans des ateliers bien distincts.
Le visage a ses origines dans une cuve pleine d’une belle pâte blanche comme du lait, qui est du kaolin le plus pur. Elle coule par un robinet dans les moules où elle sèche. Il en sort une tête sans occiput, pareille à un pot à tabac sans couvercle : alors on la fait cuire et elle devient solide, puis on la « décore «, c’est-à-dire que les joues de porcelaine reçoivent un aimable incarnat.




     
Mais les orbites vides nuisent à l’expression et font songer au cinquième acte d’Oedipe Roi. Vite, donnons-leur des yeux.

     Les yeux des poupées sont en verre; ils sont l’oeuvre d’habiles artistes verrières qui travaillent dans une chambre noire et pétrissent le verre fusible au bout de fines tiges d’acier devant la flamme bleu et sifflante des chalumeaux.
    A l’atelier voisin, les yeux rejoignent leurs orbites  et, selon la condition sociale de leur propriétaire, ils sont fixes ou mobiles selon des lois et des  tarifs aussi immuables que les lois expliquées par Platon dans le mythe des Tonneaux.
     
     Il ne reste plus qu’à peindre les sourcils et les cils. Plus la poupée est noble, plus ses cils sont fins et soigneusement peints.
     Ne perdez pas de vue, cependant, que notre jeune personne a toujours son crâne béant et ouvert. On le lui  bouche avec une calotte de liège enduite de colle forte, sur laquelle on fixera la perruque avec de petits clous, sans que la jeune demoiselle proteste contre cette façon un peu cavalière et brutale de lui planter les cheveux sur la tête.
     Une perruque est un écheveau de thibet frisé non pas au fer, mais au four. Il faut voir les doigts agiles de l’ouvrière écarter la laine, l’étaler, l’arrondir en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire. Une bonne perruquière fait mille perruques dans sa journée.
     Il s’agit alors de l’habiller. C’est une petite femme raisonnable qui saura proportionner ses frais de toilette à ses ressources, en quoi elle donnera un utile et sage exemple à sa future petite mère pour l’avenir.
      Elle fait travailler les mêmes corps de métier que les dames du monde; elle a des cordonniers, des lingères pour les bas et les pantalons, des couturières, des modistes, des bijoutiers et des centaines de doigts alertes travaillent à la parer, à l’attifer, à lui assurer ce chic parisien qui lui vaudra de par le monde le sourire et l’admiration de tous les peuples les plus galants de l’univers.


                                                                   Léo Clarétie





L' auteur
     Léo Clarétie est l’auteur d’ un ouvrage incontournable, pour nous amateurs de poupées et jouets anciens, intitulé "Les Jouets, Histoire et Fabrication", publié à Paris par les Librairie et Imprimerie Réunies, qui a pour sujet de dévoiler aux enfants l'envers du décor. L'auteur souhaite les emmener de l'autre côté de " la vitrine où pendent les pantins rouges " et leur faire découvrir " l'arrière boutique où travaillent  les ouvrières", ....." l'atelier où peinent les estampeurs  "
    Orné de plusieurs centaines vignettes et de 13 planches hors texte dont 6 magnifiques en couleurs, ce livre fut le  prix de l'école municipale professionnelle ménagère de jeunes filles de Paris. Il nous permet de redécouvrir l'histoire des jouets et leurs modes de fabrication à la fin du 19e siècle.
     La première partie de l'ouvrage est consacrée à l'histoire du jouet depuis l'Antiquité jusqu'aux collections de la fin du XIXème siècle, où les pantins mobiles de carton faisaient fureur.
     La seconde partie s'intéresse à la fabrication des jouets  depuis " l'énorme fabrique que surmonte sa grosse cheminée de brique, jusqu'à la pauvre mansarde garnie. "
    Dans l’article, ci-dessus paru en 1902, ce sont les Usines Jumeau à Montreuil qui sont décrites avec précision de façon très réaliste. Jumeau et Consorts avaient créé la Société Française de Bébés et Jouets en 1899 ; on parlait toujours ( et on en parle encore d’ailleurs -souvent à tort-comme l’on dit Frigidaire pour réfrigérateur ) des poupées Jumeau. L’énorme production de ces poupées réunissant bon nombres de sociétés du même genre qui s’étaient unies pour lutter contre la concurrence allemande est bien relatée....
   Si vous souhaitez retrouver l'âme des ateliers de jouets du 19e siècle, étudier le monde ouvrier de cette époque ou tout simplement découvrir l'évolution des jouets depuis l'Antiquité jusqu'au 18e siècle, alors ce livre est fait pour vous. Ses nombreuses illustrations nous donnent un aperçu des jouets de nos ancêtres et de nos grands-parents, un aperçu de leur rôle dans la vie et la société. C’est un passionnant ouvrage. ( Cf.  Bibliothèque de la Maison de l'Outil, au coeur de la ville de Troyes. )

                                                                                    Hélène BUGAT-PUJOL



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