Suzette, Bleuette, Couture et Prêt à porter
Suite et Fin


Quelques Bleuette sont venues chercher leur journal favori, la Semainede Suzette,  au Kiosque Hachette
(robe blanche "
Biarritz  G-L 1920",  et son béret rouge en nubienne).


 
 La ronde des saisons ramènera les catalogues semestriels de plus en plus beaux et fournis jusqu'en 1960 avec une triste interruption dans les années  quarante.

 Malgré cette grande innovation, la rubrique " Nous habillons Bleuette " continue. Mais nous constatons un changement de style radical en 1920, après la disparition de tante Jacqueline. C'est sa fille, Suzanne Rivière, qui reprend le flambeau. Elle est jeune, et les femmes se sont émancipées. La mode est plus simple, plus pratique et en même temps plus recherchée dans la simplicité. C'est le commencement de "l'Art Déco" qui fait une place privilégiée à la pureté des lignes.

 Les modèles de ces patrons sont tout à fait  "fillettes " et de ce fait plus aisés à réaliser. Commence alors  cette période des années  vingt, que j'appellerai
"l'âge d'or de la Bleuette"

 L'influence des "Arts Déco" lui convient parfaitement. Tout le raffinement de cette époque réside dans le choix des matières qui se veulent de la plus grande qualité. Galons de laine et de soie, dentelle d'argent, crêpe georgette, velours de soie.

 La rubrique " Nous habillons Bleuette " -qui a modernisé son titre- marche de pair avec les catalogues. J'ai compté entre 1920 et 1930 pas moins de 72 petites robes toutes simples mais "chic". Les catalogues n'en proposent pas plus dans la même période et  dans le même esprit. Mais les résultats obtenus par les  "Suzette" sont assez décevants. On trouve dans les brocantes et les ventes publiques des lots de vêtements de cette période exécutés par les petites lectrices. Malgré la simplification des patrons, les vêtements  "maison" d'époque ne sont pas parfaits, et s'ils le sont, soyez sûrs que les grandes personnes y sont pour beaucoup. C'est assez émouvant de trouver ces petits vêtements tant d'années plus tard, même si la coupe est un peu de travers, ou les finitions escamotées. ...

 Ci-contre  " Aurore " Gautier-Languereau  Hiver 1920/1921

 Mais soyons réalistes et dites-vous bien que si les lectrices de la Semaine de Suzette avaient envie d'un beau manteau ou d'une jolie robe pour leur Bleuette, le plus sûr était de les commander chez Gautier-Languereau, si elles n'avaient pas de grands-mères ou de bonnes tantes pour tirer l'aiguille à leur place.      J'ai vécu cette période et lu la Semaine de Suzette pendant une dizaine d'années entre 1928 et la guerre de 39-40. Nous avions, ma soeur et moi très régulièrement des cours de couture très sérieux à l'école.

 Mais les vêtements que nous faisions pour nos filles ne pouvaient rivaliser avec la confection pour poupées. Néanmoins, les fillettes sont incitées à travailler et c'est le but recherché par l'équipe du journal qui se veut toujours éducateur.  
Pourtant la maison Gautier-Languereau qui, ne l'oublions pas, est une entreprise commerciale, fait tout pour tenter ses petites clientes.

 Dans la Semaine de Suzette, toutes les semaines amènent une publicité nouvelle, avec incitation à venir voir les expositions: Noël, le jour de l'An,  Mardi-Gras, la mi-Carême, Pâques, les Vacances, la rentrée des classes sont autant de prétextes à compléter la garde-robe  de  Bleuette.

 Les  catalogues  fournis  aux  abonnées  ou  envoyés  aux lectrices au numéro, sur simple demande, sont de plus en plus tentants. Les éditeurs font appel à des illustrateurs de grand talent et rien n'est plus charmant que les petites scènes dans lesquelles Bleuette se présente avec ses nouveautés. Comment y résister ?

 Arrivent les années trente.  La rubrique " Nous habillons  Bleuette " continue, mais avec des modèles de moins en moins nombreux et ne faisant pas double emploi avec les vêtements vendus par le journal. Très peu de robes et de manteaux, beaucoup de lingerie : une série par année jusqu'à la guerre, des déguisements, des costumes de sport, des meubles en boites d'allumettes. Il semble évident que ce changement dans le choix des modèles proposés pour la couture évite la concurrence et force les lectrices à vêtir leurs Bleuette chez Gautier-Languereau. Au cours de cette nouvelle décennie, la prépondérance donnée à la confection sur la couture " maison " est de plus en plus nette. Alors qu'entre 1920 et 1930 on comptait autant de robes dans les deux possibilités pour vêtir Bleuette, entre 1930 et 1940 les Suzette couturières se voient proposer 27 modèles contre 120 pour les Suzette clientes.

  Ce déséquilibre est flagrant et aucun doute ne peut subsister sur la finalité de l'entreprise Gautier-Languereau. Ce sont des commerçants dont le support Bleuette nous attendrit tant après.

  Mais pour l'heure, il faut aux éditeurs équilibrer leur budget, amortir les frais ( catalogues, fournitures, confectionneuses ), donc vendre et pour cela atténuer de plus en plus la rubrique couture. Qu'à cela ne tienne, Suzette va apprendre à tricoter, non pour sa Bleuette , mais pour elle-même.





   La guerre de 40 interrompt la parution de la Semaine de Suzette mais les " Veillées des Chaumières ", le journal des mamans, prend le relais et, jusqu'en 1943, malgré les difficultés, propose les derniers modèles des années trente jusqu'à épuisement et quelques vêtements nouveaux, dans la mesure des possibilités, avec un net attachement à la nouvelle devise de la France: " Travail, Famille, Patrie ". On a " Retour à la terre ", " Paysannerie ", " Savez-vous planter les choux ? ", " Restrictions ". Plus de catalogues bien entendu, mais de petits feuillets publicitaires.

  Après les hostilités, la Semaine de Suzette reparaît en 1946, mais les premières années sont difficiles. Pas encore de fournitures pour la confection. Le journal s'efforce de reprendre la qualité d'avant-guerre - articles, romans historiques, actualités -. On retrouve les collaborateurs des années trente : Madame Languereau, qui crée les modèles, tante Mad la rédactrice en chef, les illustrateurs connus : Pécoud, Manon Iessel, Maggie Salcedo, et quelques "nouveaux".

 A défaut de confection possible , faute de matières premières, la rubrique " couture maison " aurait pu reprendre avec plus d'importance. Mais il semble bien qu'on préfère faire patienter les lectrices avec des messages d'espoir pour le retour au " prêt-à-porter " qui ne saurait tarder, car les difficultés s'aplanissent bien évidemment avec les mois qui passent. Suzette coud un peu pour Bleuette, pour elle-même et tricote, mais surtout elle se tourne vers la vie extérieure: voyages, cinéma, avenir. De temps en temps on annonce quelques vêtements de confection difficiles à authentifier pour les collectionneuses que nous  sommes, faute de documentation.

Ci-contre " Excursion  G./L. été 1933 "

   Arrivent les années cinquante. Les catalogues reparaissent d'abord peu fournis mais très rapidement présentent de plus en plus de vêtements. Plus de 125 robes contre une vingtaine dans la rubrique "Couture". Ne croyez pas que cela soit dû à la mixité qui viendra plus tard, ou à l'abandon des cours de couture dans les écoles. 

 En 1963, ma fille aura encore des heures de couture au lycée Hélène Boucher à Paris. Mais comme avant la guerre, les "Suzette" ont autant de difficultés à terminer un travail correct.

 De plus, les vêtements couture " maison " sont présentés d'une manière peu attrayante alors que les catalogues présentent des modèles à faire craquer les lectrices. Façon, tissus, coupe, exécution, tout est impeccable.


 En 1955 apparaît Rosette qui est certainement un essai pour renouveler l'intérêt des lectrices. La poupée est un peu plus grande, donc plus facile à habiller, mais en 35 cm, exactement la réplique de la Bleuette de 29 cm : même matière, porcelaine et composition pour la tête, même type de corps et de membres, même garde-robe, donc pas vraiment une modernisation. On trouve peu de "Rosette" et encore moins de ses vêtements. Les " Suzette " qui commencent à se désintéresser de "Bleuette" ne sont pas séduites par une poupée semblable.

                                                                                                 Ci-contre,  "Rosette"  portant  "Indispensable "  G/L 1958

 En 1958, une autre poupée tente sa chance chez Gautier-Languereau. Plus moderne, en une matière nouvelle, incassable, ressemblant aux autres poupées sur le marché, elle aurait dû plaire. Pourquoi en trouve-t-on si peu ? Peut-être parce qu'elle ne se différencie pas de toutes les Bella, GéGé, et aussi parce qu'elle n'a vécu que deux années. Elle n'a même pas un nom pour elle seule. " Bleuette 58 ", cela signifie-t-il qu'elle essaie de prendre la place de l'ancienne ou de marcher de pair ?

 Mais revenons à la couture et aux vêtements.



 La Semaine de Suzette s'est modernisée, mais pas en mieux. Les patrons se raréfient et ne présentent que bien peu d'intérêt. Reste la confection Gautier-Languereau, offerte dans les catalogues toujours bien présentés bien que n'étant pas en couleur, ce qui étonne étant donnés les progrès faits par l'édition dans ces années. Sans doute d'un coût trop élevé pour une entreprise qui est en train de sombrer. Pour cette période 1950-1960, on ne compte as moins de 125 robes, toutes très belles et très attrayantes, dans cette mode Dior si seyante. Côté patrons, seulement 20 robes. Et c'est la fin. Les dernières collections sont superbes.

Bleuette s'en va en beauté : le chant du cygne.
Elle laisse la place libre à Barbie et Skipper qui n'auront pas moins de vêtements tout aussi beaux.
Mais ceci est une autre histoire.



Suzanne GAUTROT
Mars 1994
Congrès de LILLE



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Février 2013
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